DAME PLUCHE
Sachez, manants, que la belle Camille, la nièce Ge votre maître, arrive aujourd’hui au château. Elle a quitté le couvent sur l’ordre exprès de monseigneur, pour venir en son temps et lieu recueillir, comme faire se doit, le bon bien qu'elle a de sa mère. Son éducation, Dieu merci, est terminée, et.ceux qui la verront auront la joie de respirer une
Et son maître m'a dit, lorsque je l’ai payé,
Qu'il en sait plus que ui d’une grande moitié. Voilà ce que je viens annoncer à son père.
Quand il avait quatre ans, j'étais son gouverneur : Vous sentez que cela me fait beaucoup d'honneur. Ainsi donc, mes enfants, apportez une chaise,
Que je descende un peu sans me rompre le cou, Car ma mule est rétive, et je serais bien aise, Avant d'entrer là-bas, de boire encore un coup,
4: « Lourdauds de valets, dit | canaille.. Allez, canaille, allez encore le Petruchio de Shakes- | me chercher le souper. » peare... Lourd manant ! race de
glorieuse fleur de sagesse et de dévotion. Jamais il n’y a rien eu de si pur, de si ange, de si agneau et de si colombe que cette chère nonnaïn!1; que le seigneur Dieu du ciel la conduise! Ainsi soit-il! Rangez- -vous, canal ; il me semble que j'ai les jambes enflées.
LE CHŒUR 7
Défripez-vous, honnête Pluche, et quand vous prierez Dieu, demandez de la pluie; nos blés sont secs comme ves tibias. | | DAME PLUCHE
| Vous m'avez apporté de l’eau dans une écuüelle qui sent la cuisine; donnez-moi la main pour descendre; vous êtes des butors et des mal-appris.
Elle sort. ! LE CHŒUR
Mettons nos habits du dimanche, et attendons que le pote nous fasse appéler. Ou je me trompe fort, ou quelque joyeuse bombance est dans l’air aujourd'hui.
Ils sortent.
[Le baron nage dans la joie ; il compte bièn marier son fils Perdican à sa . nièce Camille ; heureuse combinaison : tout est prévu, — sauf une chose : Camille est une bégueule qui ne veut pas entendre parler mariage. La première entrevue est des plus froides ; le pauvre Perdican essaie vainement d’émouvoir au cœur-de Camille le souvenir de.Jeur enfance. Il se A console un peu en se faisant reconnaître des braves gens du village et il embrasse de tout son cœur la petite Rosette, sœur de laït de Camille.
ACTE II & A l'acte II, Camille déclare tout net à Perdican qu’elle va rentrer au couvent, — et Perdican trouve Rosette de plus en plus à son goût. Il
prendrait peut-être son parti; mais Camille ne le quittera pas sans s’être fait un peu plus valoir; elle n'est pas fille à s’en aller tout simplement; elle a des idées, et mème des rancunes, des méfances, des mépris : tout cela, elle veut le dire, — car l’orgueil n’aime pas toujours à se taire. Voilà pourquoi elle a donné rendez-vous à Perdican, « à midi, à la petite fontaine », dans un bois. Perdican la trouve « assise sur les marguerites comme aux jours d'autrefois », non plus brusque et hautaine, mais conséntant à « revivre un quart d heure de la vie passée. » Elle interroge Perdican : a-t-il aimé ? — Oui. Il se laisse confesser d'assez bonne grâce; mais cette « drôle de fille » l’agace un peu; aulieu de , faire le petit ‘saint, de promettre qu’il sera un mari modèle, il fait le : à: libertin, l’homme léger, pour lequel une infidélité serait sans conséquence : une femme se venge si facilement ! Mais Camille est sérieuse ; elle prend au tragique ce que Perdican tourne au plaisant; et la voilà
4. Nonnain, qui ne se dit plus | oblique de Donde (influence de. que par plaisanterie, est le cas | la déclinaison germanique.) 7
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qui lui Are toute une expérience amère du cœur masculin, acquise au cloître, par les confidences d’une amie qui s’y est jetée de désespoir, après avoir été trahie. Ne ferait-elle. pas mieux, elle aussi, de s’y enfermer? Que Perdican réponde]
| PERDICAN - Tu as dix-huit ans, et tu ne crois pas à l'amour! CAMILLE
Y croyez-Vous, vous qui parlez? vous voilà courbé près de moi avec des genoux qui se sont usés’ sur les tapis de vos maîtresses, et vous n’en savez plus le nom. Vous avez pleuré des larmes de joie et des larmes de désespoir ; mais vous saviez que l’eau des sources est plus constante que vos larmes, et qu’elle serait toujours là pour laver vos paupières gonflées. Vous faites votre métier de jeune homme, et vous souriez quand on vous parle de femmes désolées ; ‘vous ne croyez pas qu'on puiss” mourir d'amour, vous qui -vivez et qui avez aimé. Qu'est-ce donc que le monde ? Il me semble que vous devez cordialement mépriser les femmes qui vous prennent tel que vous êtes, et qui chassent leur
es dernier amant pour vous attirer dans leurs bras avec les baisers d’un autre sur les lèvres. Je vous demandais tout à l'heure si vous aviez aimé ; vous m'avez répondu comme un voyageur à qui l’on demanderait s’il a été en Italie ouen : Allemagne, et qui dirait : Oui, j'y. ai été; puis qui penserait : à aller en Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce done une monnaie que votre amour, pour qu'il puisse passer ainsi de main en main jusqu’à la mort? Non, ce n’est pas fi même une monnaie; car la plus mince pièce d’or vaut mieux que vous, et dans quelques mains qu’elle passe, elle peine son efligie.
PERDICAN ‘ot tu es belle, Camille, lorsque tes yeux s'animent ! Fo CAMILLE
Oui, je suis héle: je le sais. Les complimenteurs ne m'apprendront rien; la froide nonne qui coupera mes cheveux pâlira peut-être de sa mutilation!; mais ils ne se changeront pas en bagues et en chaînes pour courir les boudoirs?; il n’en manquera pas un seul sur ma têtes
1. Camille s’exalte, et elle dé- | d’une femme qu’il aimait(Lettre clame. — Cette froide nonne est | de Stendhal à Balzac). une figure de convention. 3. Ceci non plus n’est pas heu- 2, Voilà une mode trépasséé, | reux.. Mais quelques erreurs de Re trait date, goût et quelques péchés d’em- LG prince de Metternich por- hase n’empêchent pas ce dia- ME un bracelet des PARYELS ogue d’être émouvant et beau,
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are ALFRED DE MUSSET
lorsque le fer y passera; je ne veux qu'un coup de ciseau, et quand le prêtre qui me bénira me mettra au doigt l'anneau d’or de mon époux céleste !, la mèche de cheveux que je lui donnerai pourra lui servir de manteau?.
PERDICAN Tu es en colère, en vérité.
CAMILLE
J'ai eu tort de parler; j'ai ma vie entière sur les lèvres. O Perdican! ne raillez pas, tout cela est triste à mourir.
[Perdican se laisse aller à sa colère : ces femmes « qui sonnent dans les ruines de ta jeunesse le tocsin de leur désespoir », ce sont des criminelles, « Le ciel n’est pas pour elles. — Ni pour moi, n'est-ce pas ? »]
7 PERDICAN
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te. fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire {Tous les hommes sont menteurs, ‘inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgüéilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les fémmeés sont ÿ, perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange # ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime c’est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux # On est souvent trompé en amour, souvent blessé el souvent = malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit :J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois,
1. Les Religieuses se considèrent comme les épouses mystiques du Christ.