MARIE SODERINI, CATHERINE CATHERINE
Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpre traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C’est une singulière chose que toutes les harmonies du soir avec le bruit lointain
S de cette ville:
MARIE ÿ Il est temps de rentrer; noue ton voile autour de ton\cou.
; CATHERINE
: Pas encore, à moins que vous n’ayez froid. Regardez, ma mère chérie! : que le ciel est beau! Que tout cela est vaste et tranquille! Comme Dieu est partout! Mais vous baissez la tête ; vous êtes inquiète depuis ce matin.
MARIE | Inquiète, non, mais affligée. N’as-tu pas entendu. répéter cette fatale histoire de Lorenzo?? Le voilà la fable de Florence.
GATHERINE
O ma mère! la lâcheté n’est point un crime; le courage n’est pas une vertu : pourquoi la faiblesse est-elle blämable? Répondre des battements de son cœur est un triste privilège; Dieu seul peut le rendre noble et digne d’admiration, Et pourquoi cet enfant n’aurait-il pas le droit que
3. Catherine a l’indulgence de la tendresse, et elle songe aussi à consoler sa sœur.Enfin on va voir qu'il y à dans sa bonté gelé chose de divinateur,
‘est une idée de poète et de
4. Catherine Ginori est belle-sœur de “Marie ; elle lui donne le nom de nère,
parce qu'il y x entre elles une différence
. d'âge très grande : Catherine n’a guère
* que vingt-deux ans. (Note de l'auteur.)
2. Par plaisanterie, le duc a voulu obliger Lorenzaccio à se battre avec sire Maurice, chan-
’ celier des Huit, qui lPavait in-
sulté ; — devant une épée nue, Lorenzaccio s’est évanoul.
dramaturge, d’avoir faït de cette femme qui s’obstine à espérer en l’âme de Lorenzo, et que luimême vénére, celle dont il se servira pour attirer au piège le duc Alexandre.
ALFRED DE
230 MUSSET nous avons toutes, nous autres femmes? Une femme qui n’a peur de rien n’est pas aimable, dit-on.
MARIE
Aimerais-tu un homme qui a peur ? Tu rougis, Catherine; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l'aimer; mais figuretoi qu'il s'appelle de tout autre nom, qu'en penserais-tu ?
Quelle femme voudrait s'appuyer sur son bras pour monter.
à cheval? Quel homme lui serrerait la main?
CATHERINE Cela est triste, et cependant ce n’est pas de cela que je le
plains. Son cœur n’est peut-être pas celui d’un Médicis !;.
mais, hélas! c’est encore moins celui d’un honnête homme. MARIE
N’en parlons pas, Catherine ; — il est assez cruel pour une
mère de ne pouvoir parler de son fils.
CATHERINE ] É La L2 \ Ah! cette Florence! c’est là qu’on l’a perdu! N’ai-je pas
vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d’une noble
ambition ? Sa jeunesse n’a-t-elle pas été l’aurore d’un soleil
levant? EL souvent encore aujourd’hui il:me semble qu’un éclair rapide...
mort en lui.
MARIE à |
Ah! tout cela est un abime! Tant de facilité, un si doux
amour de la solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que:
mon Renzo, disais-je en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s'inquiéter de tout, dire sans cesse: « Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné ; comment faire? » Et celte admiration pour les grands hommes de son Plutarque?!
4. Personne ne comprend ce qui s’est passé dans le cœur de Lorenzo. Pourtant le cardinal, témoin de l’évanduissement, l’a jugé suspect; il ne serait pas 1510 de voir en ce Médicis, au courage si débile apparemment, un simulateur : « Vous croyez à cela, monseigneur? — Je voudrais bien savoir comment je n’y croirais pas. — Hum! c’est bien fort. — C’est justement pour cela que jy crois. Vous
ligurez-vous qu’un Médicis se.
déshonore publiquement, par partie de plaisir ? — » (L 4.)
2. Les Vies des Hommes illustres de Plutarque ont proposé aux hommes de la Renaissance
— Je me dis malgré moi que tout n’est pas
d’exaltantes leçons d’héroiïsme.
Les conspirateurs s’en nourrissaient; — et lé fameux cardinal de Retz, ce «Catilina en soutane», dira : « Je permis à mes sens de
se laisser chatouiller par le titre
de chef de parti que J'avais toujours honoré dans les Vies de Plu-
tarque.» Quant à l'enthousiasme :
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Poe 5 d
. Catherine, Catherine, que de fois je l'ai baisé au front en ‘pensant au père de la patrie!!
CATHERINE Ne vous aflligez pas.
MARIE
Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j'en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les mères ne s’en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauché vulgaire, que le sang des Soderini eût été päle dans cetté faible goutte tombée de mes veines, je” ne mé désespérerais pas ; mais j'ai espéré et j'ai eu raison de le faire. Ah! Catherine, il n’est même plus beau ; comme une fumée malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, $’est enfui de
ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une
ironie ‘ignoble ? et le mépris de tout, | © CATHERINE , | Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange. MARIE
Sa naissance ne l’appelait-elle pas au trône ? N’aurait-il pas pu y faire monter un jour avec lui la science d’un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d’un diadème d’or tous mes songes chéris ? ne devais-je pas m'attendre à cela ? Ah ! Cattina, pour dormir tranquille, il faut n'avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d’avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s’y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée, pleine
de débris d’orgie et de restes humains, dans les bras d’un
spéctre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère ÿ. sua
avec lequel on la lu pendant au moins trois cents ans, qu’on en juge par ce trait de Vauvenärgues jeune : Plutarque le
mettait en un tel état qu’il
« étouffait », et qu'il lui fallait « quitter [ses]|livres, sortir comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d’une assez longue terrasse, en courant de toute [sa] force, jus-
w’à ce que la lassitude mit fin
. + à laconvulsion.»— Ce trait d’un
FN
enfant fut celui de beaucoup d'hommes du 15° et du 16: siècle.
1. Le père de la patrie, c’est le Grand Cosme de Médicis, dit l'Ancien (1389-1464), protecteur des arts, et qui, après avoir ac-
quis une immense fortune, ban-
ni, puis rappelé, exerça la dicta-
ture à Florence. Son frère Lau-
rentest l'ancêtre deLorenzaccio.