Musset pense probablement à Barthélemy qui, dans sa Né
mésis, gazette satirique hebdomadaire en vers, le 3 juillet 1831, avait raillé méchamment les « hymnes dévotes » et les « vers courtisans » de Lamartine. Celui-ci répliqua dans une
- ode fameuse, à Némésis, écrite
le 6 juillet 1831. — G. Planche
(*) L'étendre au lieu de l’abattre ; noble cœur au lieu de cœur de fer. — Les deux corrections de Musset sont excellentes,
Prends ton luth! prends ton luth! je ne veux plus me taire: Mon aile me soulève au souffle du printemps.
Le vent va m’emporter; je vais quitter la terre.
Une larme de toi! Dieu m’écoute; ilest temps.
LE POÈTE
S’il ne te faut, ma sœur chérie, Qu'un baiser d’une lèvre amie - Et qu’une larme de mes yéux,
Je te les donnerai sans peine;
De nos amours qu'il te souvienne, Si tu remontes dans les cieux.
Jé ne chante ni l’espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur, Hélas! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le cœur.
LA MUSE
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne, Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau?
O poète! un baiser, c’est moi qui te le donne.
‘L’herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C’est ton oisiveté; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure , Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur;
avait très durement jugé le :hatterton de Vigny, et Musset avait répondu par deux sonnets "satiriques (parus seulement en 1865) : « Quel plaisir ce doit être, disait-il à la critique, à ce. que j'imagine, — D’aiguiser sur un ivre un museau de fouine — Et de ronger à l'ombre un squelette ignoré ! — J’aime à te voir surtout en style de cuisine — Te comparer sans honte au poète inspiré, — Et gonfler ta grenouille aux pieds du bœuf sacré ! » — Il s'était aussi moqué de ape de Feuillide, qui avait insulté Lélia de George Sand. — Enfin lui-même avait senti plusieurs fois le coup de griffe du pamphlétaire ; il devait tenir rancune à cet article des Débats (28 juillet 1833, sur le Spectacle dans un fauteuil) : « M. de Mus-
set s’est mis en tête qu'il était poète au berceau; que ses moindres bégaiements respiraient sinon la nus pure; du môins la plus belle poésie... Le dévergondage, voilà sa poétique...
Il s’est mis... à $e faire le portenue BP anglais (Byron)»
cembre 1841 : parmi les fléaux du temps, il mentionnera : « l’abus de l'écriture, — qui d’un plat feuilleton fait une dictature, — Tonneau d'encre bourbeux Dont, jusque sur le trône, ôn est éclaboussé. » — Faut-il rappeler que le pauvre Hégésippe Moreau lui-même, « poussé par
la faim », fit un peu ce triste -
métier de pamphlétaire, comme ses malheureux amis Berthaud et Veyrat ?
Sur la Paresse, Dé-
par Fréron défoncé, —.
Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur !. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, à poële! Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pélican?, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie:
En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux. Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte; En vain il a des mers fouillé la profondeur:
4. Musset avait d’abord écrit ces vers pour un drame lyrique d’un tout autre caractère, Perdican (v. p. 263, n. 1), — depuis « Crois-tu donc...» — Il y a des
différences de détail, nécessitées par l’adaptation de ces vers, qui étaient prononcés parun chœur, au personnage unique de ‘la muse :
Crois-tu que nous soyons comme [le vent d'automne
Qui vient sécher tes pleurs jusque | [sur ce tombeau
Et pour qui ta douleur, etc.
Le vers.« O'poète! un baiser...»
remplace celui-ci : « Les hommes, mon enfant, ne consolent personne. » Le vers: «Quel que soit le souci. » n'existe pas dans le fragment de Perdican. : Par contre, après «qu’une grande douleur », on y trouve ce vers, dont Musset n’avait plus
besoin ici, et qui ne-convenait
plus au caractère de la Nuit de Mai : «Montre la tienne [ta douleur] au monde et prends-la pour armure. » — Enfin voici - des vers à George Sand (Œuvres complémentaires recueillies par Maurice Allem), datés, peut-être par erreur, du 2 août 1833, et qui rappellent ce que dit la muse : « Eh bien, deux mots de toi m'ont fait le roi du monde, —
Mets la main sur mon cœur, sa blessure est profonde; - Elargis-.
la, bel ange, et qu’il en soit brisé ! » Quelles conclusions peuton tirer delà sur la manière dont s’élaborent chez Musset le sentiment et l'expression artistique ?
2. La fable, très ancienne, du pélican qui nourrissait sa progéniture de son sang, a été prise tantôt pour le symbole de lingratitude des enfants (Shakes-
peare, Le Roi Lear, que Musset
connaissait bien), tantôt pour celui de l’amour régénérateur (Byron, le Giaour, lu aussi par Musset). Cette légende était encore vivante dans le peuple au temps de Musset. (V. Charles Louandre, Epopée des animaux, dans la *Reoue des Deux Mondes, 1853). — Le poète avait pu voir, au musée Saint-Marc à Florence, La Crucifixion, avec Marie et divers saints, de Giovanni de Fiesole : le peintre a figuré là un
-pélican auquel cinq petits dévo-
rent la poitrine, — symbole de la rédemption du Christ (F.). — Un commentaire, d’une finesse pénétrante, a été donné de ce passage par M.J, VrAneY (L’'Ex-.
, HE Française, IV- partie,
aris, 4914). — Un. plan d'étude en est donné dans CRoUZET, BEr- THET, GArLIOT : Méthode française, 2° vol., p. 316. $
- Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
L'Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse‘et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur. ENS Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant; Alors, il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poète, c’est ainsi que font les grands poètes /. Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées, De tristesse et d’oubli, d'amour et de malheur, Ce n’est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l’air un cercle-éblouissant,
LE POÈTE
O muse! spectre insatiable, Ne m'en demande pas si long.
L'homme n’écrit rien sur le sable A l'heure où passe l’aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau; - Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j’en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, - La briserait comme un roseau!, he
Mai 1835.
4. Sully Prudhommes’est sou- Je briserais d’un cri suprême vénu de ces vers : Un vers frêle comme une fleur,
Et pour toi, mon premier poème, SP ES
O mon aimée, Ô ma douleur, CANNES PHORaEe
BARBERINE (1835
L'œuvre expliquée
[La Quenouille de Barberine, comédie en deux actes, fut publiée dans la REVUE DES DEUx MONDES, le rer août 1835. En 1853, le poète publia sa pièce refaite, sous le titre de Barberine!, comédie en trois actes, dans lPédition en deux volumes in-12 des Comédies et Proverbes (Charpentier), la seule complète, revue et corrigée par lui. C’est de ce texte seul que nous tiendrons compte. Musset n’a pas seulement voulu arranger sa pièce pour la scène ; il y ajoute des scènes nombreuses, il introduit un nouvéau personnage, celui de la petite Kalékairi?. Au lieu : de neuf scènes qu'avait la comédie en son premier état, elle en a dix-huit dans le second. SE
Le sujet est emprunté à un conte de Bandello 3 (v. les notes); mais le poète a fait une œuvre bien plus délicate que celle dont il s’est inspiré. Sur les origines de la légende, v. dans RomanrA 1894, une étude de Gaston Paris sur Le Conte de la Rose dans le Roman de Perceforest 4, p. 99 et suivantes. Dans Perceforest, «il s’agit d’un chevalier qui, sur le conseil de sa femme, se décide à la quitter pour améliorer leur situation : au départ elle lui remet une rose qui doit rester fraiche tant qu’elle lui sera fidèle. Il est obligé par des envieux à révéler son secret au roi, et ces mêmes envieux, aunombre de deux, gagent qu’ils feront sécher sa rose. Le premier qui arrive au château est envoyé par
la femme dans une tour où elle doit le rejoindre, mais où il se -
trouve enfermé, et n'obtient à manger qu'en filant du lin; le second a le même sort et doit dévider. Au bout du temps fixé pour la gageure, le mari revient, sa femme lui fait voir les deux prisonniers au travail : ils fes délivre, et le roi lui remet leurs biens, objet de la gageure, » Cette histoire se trouve avec des variantes dans un livre turc (il s’agit là d’un architecte à qui sa femme a remis, en guise de talisman, un bouquet de marjolaine) ; -
4. Première représentation le | de ce fabliau dialogué. » Cela 27 juillet 1882. FE
2. L’opportunité de ce person- | ture. me nage fut très discutée par la 3. Conteur italien, 1480-1561. critique ; d’après N. Ganderax | Musset avait dans sa bibliothè-
(Revue des Deux-Mondes,15 mars ue les Novelle di Matteo Ban- 4882), il.achève «de détraquer, | dello, Milan, 1813-1814. - d'interrompre et d’alanguir é- 4. Écrit au commencement du
trangement la dernière partie | 1%°siècle, OT a =
Ds
n’est guère sensible à la lec-
— dans un poème anglais du 15e siècle (The Wrighl's chaste Wife, d'Adam de Cobsam : la femme d’un charpentier oblige un lord, qui a voulu la séduire, à teiller du chanvre) ; — chez un poète persan du 13° siècle, qui avait versifié une traduction très antérieure d’un recueil sanscrit, etc... Le conte est d’origine asiatique. Dans un conte hindou (v. aussi sur ce point l’Zntermédiaire des Chercheurs et des Curieux, du 10 août 1882), un marchand va partir pour un long vovage; sa femme et lui ont des craintes mutuelles sur leur fidélité, Le dieu Siva remet à chacun un lotus, qui gardera sa fraîcheur tant qu’ils seront fidèles. Quatre jeune gens veulent séduire la femme du marchand. Elle feint de les écouter, les endort avec un narcotiqué, leur i imprime une marque sur le front, /puis, vêtue en homme, se met à la recherche de son mari. Elle le retrouvé en compagnie des quatre jeunes gens, qui sont confondus.
En passant du milieu musulman dans le milieu occidental, le
conte a subi notamment cette modification, que le talisman est
remis au mari non plus par un dieu, mais par sa femme, quelquefois par sa belle-mère. Il y a là quelque chose de maladroit ;
aussi Bandello, qui a pris son conte dans Perceforest, non seulement a changé les noms, mis la scène à la cour de Mathias
Corvin, mais a imaginé que le talisman ‘tait remis au mari par
un magicien; c’est fui aussi qui a changé la rose en un portrait, qui s ’Obscurcira si la vertu de la femme est attaquée, noïircira si
elle succombe. Senecé (1643-1737), dans Camille ou l’art de filer le parfait amour, met la scène à la cour de Charlemagne, et joue assez malheureusement sur la locution filer le parfait amour. Rien ne permêt de penser que Musset l'avait lu, bien qu'il ait, comme lui, réduit les deux séducteurs à un. D'ailleurs Musset a supprimé le talisman; le mari de Barberine se moque du miroir
magique qu'un vieux Polonais veut lui vendre; et il a fait du
séducteur un jeune fat qui n'a point le cœur pâté, et que sa mésaventure guérit.
M. Lafoscade (op..cit., 157, n. 5) a très bien vu qu’en rema-
niant Barberine (act. IT, sc. 1), Musset avait mis dans la bouche du comte Ulric une tirade inspirée d’une Nouvelle de Boccace : c’est le portrait, charmant, qu'Ulric fait de sa femme « jeune, droite et 14e beau corsage. »]
Analyse et Extraits | ACTE I Re de:
[« La scène est en Hongrie. Une route devant une hôtellerie. Un château gothique au fond, dans les montagnes. » Astolphe dé Rosem-
berg, jeune baron Hongrois, fait une scène à l’hôtelier, pour n’avoir pas
BARBÉRINE 269
su lui réserver un gîte et un déjeñner dignes d’un seigneur de son. importance. Le chevalier Uladislas, « chevalier de fortune », accouft au tapage, offre ses services à Rosemberg, l'invite à partager sa table, et pendant que le naïf et l’homme d'expérience sont aux prises, le comte Ülric, gentilhomme Bohémien, et sa femme Barberine, arrivent.|