SCÈNE III = ULRIC, BARBERINE, appuyée sur son bras
“BARBERINE Il fant donc vous quitter ici!
ULRIC Pour peu de temps ; je reviendrai bientôt. ES
BARBERINE
Il faut donc vous laisser partir, et retourner dans ce vieux château, où je suis si seule à vous attendre!
ULRIC
Je vais voir votre oncle, ma chère, Pourquoi cette tristesse aujourd’hui ?
4 BARBERINE C'est à vous qu'il faut le demander. Vous reviendrez bientôt, dites-vous? S'il en est ainsi, je ne suis pas triste. . Mais ne l’êtes-vous pas vous-même ?
LA
ULRIC
Quand le ciel est ainsi chargé de pluie et de brouillard, je ne sais que devenir!,
BARBERINE Mon cher seigneur, je vous demande une grâce. ULRIC :
Quel hiver! Quel hiver s'apprête! quels chemins! quel temps! la nature se resserre en frissonnant, comme si tout ce qui vit allait mourir.
Je vous prie d’abord de RIVES et en second lieu de
me faire une grâce.
ULRIC
Que veux-tu, mon âme? pardonne- -moi; je ne sais ce que j'ai aujourd’hui.
1. Le héros de Bandello n’a | toutes ses créations son âme pas, comme Uiric, une âme cou- | impressionnable, ses nerfs délieur du temps. Musset donne à | cats.
TE BARBERINE
- Ni moi non plus, je ne sais ce que tu as, et la grâce que vous me ferez, Ulric, c’est de le dire à votre femme.
ULRIC Eh! mon Dieu! non, je n'ai rien à te dire, aucun secret.
BARBERINE z
Je ne suis pas une Porcia?; je ne me ferai pas une piqûre d’épingle pour prouver que je suis courageuse. Mais tun’es pas non plus un Brutus, et tu n’as pas envie de tuer notre bon roi Mathias Corvin$. Ecoute, il n’y aura pas pour cela de grandes paroles, ni de serments, ni même besoin de me mettre à genoux. Tu as du chagrin. Viens près de moi; voici ma main, — c'est le vrai chemin de mon cœur, et.le tien-y viendra si je l'appelle.
; ULRIC Comme tu me le demandes naïvement, je te répondrai de * même. Ton père n'était pas riche; le mien l'était, mais il a dissipé ses biens. Nous voilà tous deux, mariés bien jeunes,
et nous possédons de grands titres, mais bien peu avec. Je me chagrine de n'avoir pas de quoi te rendre heureuse et .— riche, comme Dieu t’a rendue bonne et bellei. Notre revenu
4. Bandello (d’après la traduc- autorité de femme aimante, ap-
tion éditée chez Isidore Liseux, | partient absolument à Musset.
et reproduite par L: Lafoscade, 2. Porcia était la femme de op. cit.) : » La jeune femme, qui | Brutus le Jeune, la fille de Caétait sage et Jine, s'aperçut de | {on d’Utique. Elle obtint de son la maniere d'être de Son mari, | mari la confidence du complot et craignit de lui avoir donné | Girigé contre César, et, après
quelque sujet de mécontente- | sa mort, elle se tua. Shakespeament, aussi lui dit-elle un jour: | re l’a représentée dans La mort «Mon cher mari, je vous deman- | Ze César. ;
derais bien une grâce, si je ne : Fa pe.
craignais de vous être désagré- 3. Roi de Hongrie (1443-1490); able. — Demandez, répondit le | 2Yant même d’épouser Béatrix mari, autant que possible je | d'Aragon, fille du roi de Naples, vous me demanderez, car j'esti- | lettrés italiens ; presque toute me le plaisir de vous être agré- | Sa vie, il soutint le poids de
able à aussi haut prix que ma la guerre contre les Turcs: et
propre vie.» Alors la dame le | il était bon en effet : le peuple re humblement de lui faire | lappela Mathias le Juste.
connaître la cause de la préoc- 4. Même expression dans 1! cupation qu’il paraissait avoir; ne faut jurer de rien, p. 352. car... il ne faisait que réfléchir -5. Bandello : « Je voudrais déet soupirer. ... À cette deman- | couvrir un moyen de vivre hode de la dame, le chevalier ré- | norablement avec vous, com-
fléchit un moment, puis il dit» | me notre rang le comporte, car (v. suite n. 5). Tout ce que va nous vivons maintenant bien dire Barberine, avec sa douce | pauvrement, eu égard à la qua-
© BARBERINE 971
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est si médiocre! et cependant je ne veux pas l’augmenter en laissant pâtir nos fermiers !. Ils ne payeront jamais, de
mon vivant, plus qu’ils ne payaient à mon père. Je pense.
à me mettre au service du roi, et à aller à la cour. BARBERINE
C’est en effet un bon parti
à prendre. Le roi n’a jamais
-mal reçu un gentilhomme de mérite; la fortune ne se fait point attendre de lui quand on te ressemble?.
= ULRIC
. C'est vrai; mais si je pars, il faut que je te laisse ici, car pour quitter cette maison où nous vivons à si grand’peine, il faut être sûr de pouvoir vivre ailleurs, et je ne puis me
décider à te laisser seule 3,
BARBERINE
: Pourquoi?
ULRIC
Tu me demandes pourquoi? et que fais-tu denc maintenant? ne viens-tu pas de m’arracher un secret que j'avais résolu de cacher? et que L’a-t-il fallu pour cela? un sourire,
BARBER'N
Tu es jaloux ?
lité de nos familles. Cela tient à ce que votre ne et le mien ont dissipé la plus grande partie des biens qu’ils avaient recus... Je n’ai su trouver au mal qu’un remède qui me plaît - assez. Ce serait d’aller à la cour... » Ce dernier trait de Musset : « Je me chagrine... »
n’est pas dans le discours (car c'en est un : pas de dialogue à proprement parler), que le chevalier de Bandello tient à sa ! femme. Mais il a été suggéré à Musset par une phrase du récit :
Le chevalier, avant son mariage, « ne s’était pas encore bien aperçu de sa pauvreté : l’entrée de sa femme dans sa maison lui ouvrit les yeux; il vit comme il était mal monté.»
1. Bandello : « C’était un homme de bien, très humain, qui ne voulait à aucun prix grever ses sujets de dépenses extraordinaires... »
2. Bandello fait dire au cheva- lier : « Je ne puis m'empêcher
de croire que je recevrai de lui
un bon emploi et que j’acquerrai ses bonnes grâces ; car c’est un prince très généreux, qui aime ceux qui le méritent ; et je me conduirai de façon à ce qu'avec sa faveur et ses largesses, nous puissions vivre plus à l'aise qu’aujourd”’hui. » Barbera reprend à peu près ces mots.
3. Bandello : «Mais d’un autre côté, je pense qu’il faudra que je vous laisse loin de moi, et je ne puis avoir l'esprit tranquille
en m’éloignant de vous, parce
que mon cœur est désolé de :
vivre sans vous, que j'aime uniquement, et aussi parce que je crains bien, vous voyant si jeune et si belle, de perdre l'honneur en mon absence. »
Et il développe ce point, $ans que sa femme l’interrompe. Mais quand il a fini, « la dame, qui était une femme honnête et d’un grand cœur, et qui adorait son mari... lui fit bon et joyeux vi-
sage, et lui répondit en ces ter-
mes...» (v. p. 272, n. 2 et 8q4.).
ULRIC
Non, mon amour, mais vous êtes belle. Que feras-tu si je m'en vais? tous les seigneurs des environs ne vont-ils pas rôder par les chemins!? et moi, qui m'en irai si loin, courir après une ombre, ne perdrai-je pas le sommeil? Ah! Bärberine, loin des yeux, loin du cœur.
BARBERINE
Écoute ; Dieu m'est témoin que je me contenterais toute ma vie de ce vieux château et du peu de terres que nous avons, s’il te plaisait d'y vivre avec moi. Je me lève, je
vais à l'office, à la basse-cour, je prépare ton repas, je l'accompagne à l’église, je te lis une page, je couds une
aiguillée, et je m’endors contente sur lon cœur*?,
de ULRIC Ange que tu es! -
BARBERINE Je suis un ange, mais un ange femme; c’est-à-dire que si j'avais une paire de chevaux, nous irions avec à la messe. Je ne serais pas fâchée non plus que mon bonnet füt-doré, que ma jupe fût moins courte, et que cela fit enrager les voisins. Je t’assure que rien ne nous rend légères, nous autres, comme une douzaine d’aunes de velours qui nous trainent derrière les pieds?.
ULRIC Eh bien donc ?
BARBERINE
Eh bien donc! le roi Mathias ne peut manquer de te bien recevoir, ni toi de faire fortune à sa cour. Je te conseille d'y aller. Si je ne peux pas t’y suivre, — eh bien! comme je t'ai tendu tout à l’heure une main pour te demander le: secret de ton cœur, ainsi, Ulrie, je te la tends encore, et je
te jure que je te serai fidèle.
4. Bandello : «Je suis bien sûr qu’'aussitôt ie je serai parti, les barons et les gentilshommes du pays feront tous leurs efforts pour conquérir votre amour »
2. Bandello fait tenir un long discours à Barbera: elle reprend les idées d’Ulric, puis : « ... Je me contenterai de vivre continuellement avec vous pendant le temps qüe nous avons à vivre, dans ce château qui est à nous;... nous pouvons vivre ici tranquillement avec deux ou
trois serviteurs et deux ou trois
femmes; nous pouvons même
entretenir une couple de chevaux
et mener une existence calme
et joyeuse... » (Voir le parti qu'a tiré Musset du trait enitaliques, dans la suite.)
3. Bandello avait seulement dit : « Quant à moi, encore que je sois femme, naturellement ambitieuse, ... désireuse d’être honorée à l’égard des autres, et dé me montrer en public mieux et plus pompeusement parée...»
BARBERINE 273
ULRIC Voici la mienne.
ÿ BARBERINE
Celui qui sait aimer peut seul savoir combien on l'aime. Fais seller ton cheval. Pars seul, et toutes les fois que tu douteras de ta femme, pense que ta femme est assise à ta porte, qu’elle regarde la route, et qu’elle ne doute pas de toi!. Viens, mon ami, Ludwig nous attend.
[Reparaissent Rosemberg et Uladislas, celui-ci très en train, Rosemberg à point pour l'écouter, et pour avalèr tous les contes bleus dont sa cervelle, déjà farcie de romanesque, est toujours prête à se repaître, Uladislas en a tant qu’on veut dans son sac; Musset a fait de cet extravagant fantoche (qui d’ailleurs ne joue pas son rôle gratis; et l’on devine que Rosemberg en sera pour son argent : chevalier d’aventure, chevalier d'industrie), le résumé de toutes les folies romanesques, et de toutes les prétentions libertines. Tout jeune, il avait lu les Amadis, le Roland furieux de l’Arioste, Pierre de Provence, Gérard de Nevers : « Nous cherchions les prouesses, dit Paul. de Musset, les combats, les grands coups de lance et d'épée; quant aux scènes d'amour, nous n’en faisions point de cas, et nous tournions la page dés que les paladins se mettaient à roucouler….. » Le poète s'était ravisé depuis. Renaud de Montauban, Maugis, Huon de Bordeaux eurent pour compagnons, dans
son imagination hospitalière, les héros des Liaisons dangereuses du mar-
quis de Laclos, et tant d’autres du 18° siècle ou du 19°, dont la .rouerie et la fatuité ne connaissaient que des triomphes : gens qui entendent bien connaître à fond le cœur des femmes et se rendre irrésistibles . dans toutes leurs entreprises. Marivaux d’ailleurs avait écrit des parodies des romans d'aventures, et il se peut que Musset lés ait connues. Tant est qu'Uladislas, non content d’avoir fait la guerre aux Turcs sous le voïvode de Transylvanie, arraché sur les, bords de la mer Caspienne, à trois brigands qu’il a été forcé de tuer, une jeune fille, malheureusement promise en mariage au pacha de Caramanie, lancé le géant Molock à la mer en le saisissant par la jambe droite, Uladislas veut bien enseigner à Rosembefg les articles essentiels du catéchisme de la séduction, grâce auxquels il sera agréé des femmes, admiré des hommes, et fascinera les événements. Rosemberg est ravi,