Musset croyait alors (cf
Nuit d’Août) que des amours nouvelles effacent les douleurs qui s'étaient crues éternelles, — L'amour divin dont il parle, celui de la beauté, n’était pas une adoration sereine; il avait, pour lui, les outrances et les angoisses de l'amour humain, et il était aussi l'amour destructeur,
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L'œuvre expliquée
[Cette Nouvelle a paru dans la Revue des Deux Mondes du er août 1837. D’après Paul de Musset (cf. Nuit de Décembre, p. 310, n. 1), le poète y aurait raconté une aventure contemporaine de sa vie amoureuse. Emmeline est une femme qu’il a aimée et dont il s’est séparé : « En apprenant qu'il faisait un malheureux et qu’il allait rendre une catastrophe inévitable, il s'inclina devant les volontés dé son amie avec autant de respect que de désespoir. L’intrigue s’est dénouéetristement, aux sons joyeux d’une valse, entre deux figures du cotillon, par lentremise d’une amie, émue de pitié, mais inébranlable comme le destin. » ‘ es à
On va voir combien est inexact le jugement que’ Balzac (cf. p. 401) portait sur Emmeline dans sa Revue Parisienne, 1840. : Il reconnaît bien que ces cent pages « valent un long roman en deux volumes », mais qu’elles n’ont « rien de neuf », que «les femmes incomprises sont devenues ridicules » (on le disait assez à Balzac lui-même), et qu'ici « le style ne triomphe pas des caractères ni des situations vulgaires ». À vrai dire ni ies caractères, ni les situations ne sont vulgaires dans Emmeline. ]
Analyse et Extraits
[Emmeline a été un enfant rurbulent,"studieux et éntêté, une jeune fille gaie, d'une ‘imagination flexible et enthousiaste, peu expansive, très curieuse, d’une curiosité toujours contenue par « un certain respect d'elle-même ». De ces prémisses psychologiques, toute son histoire découle.
À dix-huit ans (en 1825), très riche, elle épouse, parce qu'elle ke veut, un très bon gentilhomme, beau, « l'air fier et un peu violent », très droit, mais le cœur fané, plus très jeune et ruiné. La voila M®° de Marsan.
Elle met cinq ans à s’apercevoir que son choïx ne peut la rendre heureuse. Pendant ce temps-là, sa curiosité et sa hardiesse d'esprit se développent, sans que son honnêteté s’en altèére le moins du monde, Certaine vicille douairière, qui, vient directement des Liaisons dangereuses de Laclos, n’y peut rien : elle lui présente un homme à bonnes
5 Vi EMMELINE RESTE
fortunes, un fat. Emmeline l’oblige prestement.à tourner les talons.
Mais désormais elle connaît le train du monde. Elle devine la vie, — tout en prenant le parti de vivre inattaquable. Elle wi#par curiosité, confiante d’ailleurs en sa volonté : femme de tête et de cœur. — Li-dessus elle rencontre un jeune homme de vingt-quatre ans (elle en a maintenant vingt-cinq), qui adore la musique, les beaux vers et les belles actions, comme elle. Gilbert a « le visage pâle, ombragé de longs cheveux noirs ». Et ce n’est pas un débutant. Ils ont rèvé ensemble au son de la mélancolique harmonie du Don Juan de Mozart, et voici ce qui en résulte.]
Un jour qu'il était en visites, il passa devant la porte de l'hôtel Marsan, et y frappa, contre sa coutume, attendu qu'il n’était que trois heures : il espérait trouver la comtesse seule, et il s’étonnait que l’idée de cet heureux hasard lui vint pour la première fois. On lui répondit qu’elle était sortie. Il reprit le chemin de son logis de mauvaise humeur, et, comme c'était son habitude, il parlait seul entre ses dents. Je n’ai que faire de vous dire: à quoi il songeait. Ses distractions l’entrainèrent peu à peu, et il s’écarta de sa routel. Ce fut, je crois, au coin du carrefour Bussy qu’il héurta assez rudement un passant, et d’une manière au moins bizarre ; car il se trouva tout à coup face à face avec un visage inconnu, à qui il venait de dire tout haut: « Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime ? »
Il s’esquivait honteux de sa folie, dont il ne pouvait s'empêcher de rire, lorsqu'il s’aperçut que son apostrophe ridicule faisait un vers assez bien tourné. Il en avait fait quelques-uns du temps qu’il était au collège ; il lui prit fantaisie de chercher la rime, et il la trouva, comme vous allez voir.
Le lendemain était un samedi, jour de réception de la comtesse. M. de Marsan commençait à se relâcher de ses résolutions solitaires, et il y avait grande foule ce jour-là ; les lustres allumés, toutes les portes ouvertes, cercle énorme à la cheminée, les femmes d’un côté, les hommes de: l’autre?, ce n’était pas un lieu à billet doux. Gilbert s’approcha, non sans péiné, de la maitresse de la maison; après avoir causé de choses indifférentes avec elle et ses
4. D’après la Biographie écri- | fession : «Il est certain que tout
te par Paul de Musset, IV, tout d’un coup, chose inouïe, dans ceci seraitexactementuneaven- | tous les salons de Paris, les ture d’Alfred (y compris le car- | “hommes passèrent d’un côté et refour de Bussy). les femmes de l’autre ; et ainsi,
2, Selon la nouvelle mode, | les unes vêtues de blanc comme dont se plaignait l’abbé Morel- | des fiarcées, les autres vêtus Jet au retour de l’Emigration, de noir comme des orphelins, et que Musset commente tragi- | ils commencèrent à se mésurer
quement au début de la Con- | des yeux.» Cf. p. #77, n. 3.
* voisines un quart d'heure, il tira de sa poche un papier plié qu'il s’amusait à chiffonner. Comme ce papier, tout chiffonné qu'il était, avait pourtant un air de lettre, il s’attendait qu’on le remarquerait ; quelqu'un le remarqua, en effet, mais ce ne fut pas Emmeline. Il le remit dans sa poche, puis l’en tira de nouveau ; enfin la comtesse y jeta les yeux et lui demanda ce qu'il tenait. « Ce sont, lui dit-il, des vers de ma façon quê j'ai faits pour une belle dame, et je vous les montrerais, si vous me promettiez que, dans le cas où vous devineriez qui c’est, vous ne me nuirez pas dans son esprit. » à |
Emmeline prit le papier et lut les stances suivantes :
A NINON
Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,
. Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ? L'amour, vous le savez, cause une peine extrême; 4 C’est ün mal sans pitié que vous plaignez vous-même ; —
Peut-être cependant que vous m'en puniriez..
Si je vous le disais, que six mois de silence j Cachent de longs tourments et des vœux insensés : — Ninon, vous êtes fine, et votré insouciance Se plait, comme une fée, à deviner d'avance ; —. Vous me répondriez peut-être : Je le sais.