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Biographie, III

- LE FILS DU TITIEN = 4 et qu’une légère teinte bleue colorait ses vitres. Il se mit aussitôt à la croisée. Ce n’était plus, cette fois, avec des yeux à demi-fermés qu'il regardait autour de lui ; bien que sa nuit se füt passée sans sommeil, il se sentait plus libre et plus dispos que jamais: L’aurore commençait à se montrer, mais Venise dormait encore : cette paresseuse patrie

du plaisir ne s’éveille pas si matin. A l’heure où, chez

nous, les boutiques s'ouvrent, les passants se croisent, les voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune déserte ét couvraient d’un rideau les palais silencieux. Le vent ridait à peine l’eau; quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à la reine des mers les provisions de la journée. Seul, au sommet de lx ville endormie, l’ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées.

Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l’Angelus à grand bruit; les pigeons de la république, avertis par le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un merveilleux instinet, traversaient par bandes, à tire-d’aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu’on y répand régulièrement pour eux à cette heure ; les brouillards s’élevaient peu à peu; le soleil parut ; quelques pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques; l’un d’eux entonna d'une voix claire et pure un couplet d’un air national ; du fond d’un bâtiment de commerce, une voix de basse Ii répondit ; une autre plus éloignée se joignit au refrain du second couplet ; bientôt le chœur fut organisé, chacun faisait sa partie tout en travaillant, et une belle chanson matinale salua la clarté du jour.

[Une gondole s'arrête, auprès du pont qui sépare le canal de la grande lagune. Pippo en voit sortir une femme masquée ; il descend, s’avance vers elle, lui prend la main; elle le suit; elle s’assied sur un sofa, reste quelque temps pensive, et Ôte son masque.]

Il est impossible de rendre par des paroles la beauté des premiers regards que Béatrice jeta autour d’elle lorsqu'elle eut découvert son visage. Bien qu’elle fût veuve depuis dix-huit mois, elle n’avait encore que vingt-quatre ans, et quoique la démarche qu’elle venait de faire ait pu paraître : hardie au lecteur, c'était la première fois de sa vie qu’elle en faisait une semblable ; car il est certain que jusque-là elle n’avait eu d'amour que pour son mari. Aussi cette démarche l’avait-elle troublée à teLpoint que, pour n’y pas renoncer en route, il lui avait fallu réunir toutes ses forces,

et ses yeux étaient à la fois pleins d'amour, de confusion et de courage. |

Pippo la regardait avec tant d’admiration, qu’il ne pou:

vait parler. En quelque circonstance qu’on se trouve, il est impossible de voir une femme parfaitement belle sans étonnement et sans respect. Pippo avait souvent rencontré Béatrice à la promenade et à des réunions particulières. IL avait fait et entendu faire cent fois l’éloge de sa beauté. Elle était fille de Pierre Lorédan, membre du conseil des Dix, et arrière-petite-fille du fameux Lorédan qui prit une part si active au procès de Jacques Foscari. L’orgueil de celte famille n’était que trop connu à Venise, et Béatrice passait aux yeux de-tous pour avoir hérité de la fierté de ses ancêtres. On l'avait mariée très jeune au procurateur Marco Donato, et la mort de celui-ci venait de la laisser libre et en possession d’une grande fortune. Les premiers seigneurs de la république aspiraient à sa main ; mais elle ne répondait aux efforts qu'ils faisaient pour lui plaire que par la plus dédaigneuse indifférence. En un mot, son c& ractère altier et presque sauvage était, pour ainsi dire, passé en proverbe. Pippo était donc doublement surpris ; car si, d’une part, il n’eùt jamais osé supposer que sa mystérieuse conquête füt Béatrice Donato, d’un autre côté, il lui semblait, en la regardant, qu’il la voyait pour la première fois, tant elle était différente d’elle-même. L'amour, qui sait donner des charmes aux visages les plus vulgaires, montrait en ce moment sa toute-puissance en émbellissant ainsi un chef-d'œuvre de la nature.

Après quelques instants de silence, Pippo s’approcha de sa dame et lui prit la main. Il essaya de lui peindre sa surprise et de la remercier de son bonheur; mais elle ne lui répondait pas et ne paraissait pas l'entendre. Elle restait immobile et semblait ne rien distinguer, Comme si tout ce : qui l’entourait eût été un rêve. Il lui parla longtemps sans qu’elle fit aucun mouvement; cependant il avait entouré de son bras la taille de Béatrice, etil s'était assis auprès d’ elle.

— Vous m'avez envoyé hier, lui dit-il, un baiser sur une rose; sur une fléur plus belle et plus fraiche, laissez-moi

vous rendre ce que j'ai reçu.

En parlant ainsi, il Pembrassa sur les lèvres. Elle ne fit point d’effort pour l’en empêcher; mais ses regards, qui erraient au hasard, se fixèrent tout à coup sur Pippo: Elle le repoussa doucement et lui dit en secouant. Ja tête avec une tristesse pleine de grâce :

— Aie ne m'aimerez pes vous n’aurez pour moi qu'un

LE FILS DU TITIEN : 448 caprice ; mais je vous aime, et je veux d’abord me mettre à genoux devant vous. -

Elle s’inclina en effet ; Pippo la retint vainement, en la suppliant de se lever. Elle glissa entre ses bras, et s’agenouilla sur le parquet. =

Il n’est pas ordinaire ni même agréable de voir une femme prendre cette humble posture!. Bien qüe ce soit une marque d'amour, elle semble appartenir exclusivement à l’homme ; c’est une attitude pénible qu’on ne peut voir sans trouble, et qui a quelquefois arraché à des juges le pardon d’un coupable. Pippo contempla avec une surprise croissante le spectacle admirable qui s’offrait à lui. S'il avait été saisi de respect en reconnaissant Béatrice, que devait-il éprouver en la voyant à ses pieds ? La veuve de Donato, la fille des Lorédans, était à genoux. Sa robe de velours, semée de fleurs d'argent, couvrait les dalles ; son voile, ses cheveux déroulés, pendaient à lerre. De ce beau cadre sortaient ses blanches épaules et ses mains jointes, tandis que ses yeux humides se levaient vers Pippo.: Emu jusqu'au fond du cœur, il recula de quelques pas, et se senLit enivré d’orgueil. Il n’était pas noble ; la fierté patricienne que Béatrice dépouillait passa comme un éclair dans

: l'âme du jeune homme. - Mais cet éclair ne dura qu’un instant, et s’'évanouit rapi-

dement. Un tel spectacle devait produire plus qu’un mouvement de vanité. Quand nous nous penchons sur une: source limpide, notre image s’ÿ peint aussitôt, et notre approche fait naître un frère qui, du fond de l’eau, vientau-devant de nous: Ainsi, dans l’âme humaine, l'amour appelle Pamour et le fait éclore d’un regard. Pippo se jeta aussi à genoux. Inclinés l’un devant l’autre, ils restèrent ainsi tous deux quelques moments, échangeant leurs premiers baisers.

[Le projet de Béatrice est d’arracher Pippo à sa vie déréglée : « Elle savait qu’en lui, malgré ses désordres, le feu sacré des arts n’était pas éteint, mais seulement coûvert de cendre, et elle espérait que l’amour ranimerait là divine étincelle 2. » Il fait son portrait : c’est un chefd'œuvre, mais inachevé; Pippo a effacé brusquement la bouche et les

1. Cf. Un Caprice{(p. #02), scène ne peux pas souffrir qu'on s'a-

IV. Mathilde supplie son mari à genoux de lui donner la bourse dont lui fait eadeau Mr: de Blainville. Et lui : «Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à

- mon tour; Vous savez que je n'aime pas ces manières-là. Je

baisse, et je le comprends moins ici que jamais. » Ce mari parle sèchement, mais il est troublé,

il craint d’être ému.

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