‹ Morceaux choisisChapitre 377 sur 439 · CROISILLES PER · texte numérisé non relu

CROISILLES PER

les croire insensibles ou égoïstes ; ils sentent peut-être plus vivement que d’autres, et ils sont très capables de se brûler la cervelle dans un moment de désespoir ; mais, ce moment passé, s'ils sont encore en vie, il faut qu ‘ils aitlent diner, qu’ils boivent et mangent comme à l'ordinaire, pour fondré ensuite en larmes en se couchant. La joie et la douleur ne glissent pas sur eux ; elles”les traversent comme des flèches : bonne et violente nature qui sait souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle on lit tout à nu, non pas fragile et vide comme.le verre, mais pleine et transparente comme Pa cristal de roche.

[T1 renonce à se noyer, et il écrit à M#° Godeau une belle lettre qui commence ainsi: « Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait posséder de fortune pour pouvoir prétendre à vous épouser. Je vous fais là une étrange question ; mais je vous aime si éperdument...» Puis il attend la réponse. |

Avant de parler de cette réponse, il faut dire un mot de

mademoiselle Godeaü. Elle n’était pas tout à fait exempte

de la vanité de son père, mais son bon naturel y remédiait, Elle était, dans la force du terme, ce qu’on nomme un enfant gâté. D’habitude elle parlait fort peu, et jamais on ne la voyait tenir une aiguille ; elle passait les journées à sa toilette, et les soirées sur un sofa, n'ayant pas l'air d’enten. dre la conversation. Pour ce qui regardait sa parure, elle était prodigieusement coquette, el son propre visage était à coup sûr ce qu’elle avait lé plus considéré en ce monde. Un pli à sa collerette, une tache d'encre à son doigt, l’auraient désolée ; aussi, quand sa robe lui plaisait, rien ne saurait rendre le dernier regard qu’elle jetait sur sa glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait ni goût ni aversion pour les plaisirs qu’aiment ordinairement “les jeunes filles ;

elle allait volontiers au bal, et elle y renonçait sans humeur, quelquefois sans motif : le spectacle l'ennuyait, et elle s’y endormait continuellement. Quand son père, qui l’adorait, lui proposait de lui faire quelque cadeau à son choix, elle était une heure à se décider, ne pouvant se trouver un désir. Quand M. Godeau recevait ou donnait à diner, il arrivait que Julie ne parûüt pas au salon : elle passait la soirée, pendant ce temps-là, seule dans sa- chambre, en grande toilette, à se promener de long en large, son éventail à la main. Si on lui adressail un compliment, elle dé-

tournait la tête, et si on tentait de lui faire la cour, elle

ne répondait que par un regard à la fois si brillant et si sérieux, qu'elle déconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne l'avait fait rire ; jamais un air d'opéra, une tirade de

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