CROISILLES
L'œuvre expliquée
[Ce conte a paru le 15 février 1839 dans la Kevue des Deux Mondes. C'est une fantaisie écrite à la gloire des étourdis et à la dérision des gens positifs et vaniteux, — qualités que Musset est habitué à associer. Cela se passe au bon vieux temps, quand le. hasard avait de l'esprit. Le r18me siècle apparaît comme l'époque propice par. excellence aux originaux, nés coiftés ;
c'est la verve, la drôlerie des caractères qu'il faut goûter ici, =
sans y chercher une étude de mœurs. Ce grand garçon de :
Croisilles, maladroit, dégingandé, audacieux et doux, tendre et fantasque, a déjà la mine de certains héros d’Anatole France. ]
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Analyse et Extraits 6 LT
[ C'est l'aventure d’«un-garçon de bonne humeur, et qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et étourdi qu'on le regardait comme un peu fou. Son gilet boutonné de travers, sa perruque au vent (c'est au début du règne de Louis XV, sur la route de Paris au Havre); son chapeau sous le bras, il suivait lés rives de la Seine, tantôt révant, : tantôt chantant... » Croisilles, tout simple fils d’orfèvre qu'il est, aime la fille du fermier général, M" Godeau. En arrivant au Havre, le pauvre garçon trouve la boutique fermée : son père a fait faillite et s’est enfui en Amérique. Croisilles est désespéré, mais voilà M! Godeau qui passe ; sans plus délibérer, il va frapper à la porte de M. Godeau. |
Quand on se représente aujourd’hui ce qu'on appelait.
jadis un financier, on imagine un ventre énorme, de courtes jambes, une immense perruque, une large face à triple
menton, et ce n’est pas sans raison qu'on s’est habitué à se -—
figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait à quels abus ont donné lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui s’engraissent non-seulément de leur propre oisiveté, mais encore du travail des autres. M. Godeau, parmi les financiers, était des plus classiques qu'on pût voir, c'est-à-dire des plus gros ; pour l'instant il avait la goutte, chose fort à la mode en ce temps-là, comme l’est
à présent la migraine. Couché sur une chaise longue, les
yeux à demi-fermés, il se dorlotait au fond d’un boudoir.
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Les panneaux de glaces qui l’environnaient répétaient majestueusement de toutes parts son énorme personne ; des sacs pleins d’or couvraient sa table ; autour de lui, les meubles, les lambris, les portes, les serrures: la cheminée, le plafond, étaient dorés ; son habit l'était; je ne sais si sa cervelle ne l'était pas HE: Il calculait Les suites d’une petite affaire qui ne pouvait manquer de lui rapporter quelques milliers de louis ; il daignait en sourire tout seul, lorsqu'on lui annonça Croisilles, qui entra d’un air humble mais résolu, et dans tout le désordre qu’on peut supposer d’un homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de celte visite inattendue ; il crut que sa fille avait fait quelque emplette ; il fut contre dans cette pensée en la voyant paraître presque en même temps que le jeune homme. Il fit signe à Croisilles, non pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa, et Croisilles, resté debout, s’exprima à peu près en ces termes :
-— Monsieur, mon père vient de faire faillite. La banqueroute d’un associé l’a forcé à suspendre ses payements, et, ne pouvant assister à sa propre honte, il s’est enfui en Amérique, après avoir donné à ses créanciers jusqu’ à son dernier sou. J'étais absent lorsque cela s’est passé; j arrive, et il y a deux heures que je sais cet événement. Je suis absolument sans ressources et déterminé à mourir. Il est très probable qu’en sortant de chez vous je vais me jeter à l’eau. Je l’aurais déjà fait, selon toute apparence, si le ha- -sard ne m'avait fait rencontrer Mademoiselle votre fille tout à l'heure. Je l'aime, Monsieur, du plus profond de mon cœur ; il y a deux ans que je suis amoureux d'elle, et je me suis tü jusqu'ici à cause du respect que je lui dois ; mais
aujourd’hui, en vous le déclarant, je remplis un devoir in- *
dispensable, et je croirais offenser Dieu, si, avant de me donner la mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j’'épouse Mademoiselle Julie. Je n’ai pas la moindre espérance que vous m'accordiez cette demande,
mais je dois néanmoins vous la faire, car je suis bon chré-
tien, Monsieur, et lorsqu'un bon chrétien se voit arrivé à un tel degré de malheur qu’il ne lui soit plus possible de souffrir la-vie, il doit du moins, pour atténuer son crime, épuiser toutes les chances qui lui restent avant de prendre
un dernier parti.
Au commencement de ce discours, M. Godeau avait supposé qu'on venait lui emprunter 4 l'argent, et il avait jeté prudemment son mouchoir sur les sacs placés auprès de lui, préparant d'avance un refus poli, car il avait tou-
L5% ALFRED DE MUSSÉT * Dee
jours eu de la bienveillance pour le père de Croisilles. Mais quand il eut écouté jusqu’au bout, et qu’il eut compris de quoi il s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garçon ne ‘fût devenu complètement fou. Il eut d’abord quelque envie de sonner et de le faire mettre à la porte ; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage si déterminé, qu'il eut pitié d’une démence Si tranquille. Il se contenta
de dire à sa fille de se retirer, afin de ne pas l’exposer plus
longtemps à entendre de pareilles inconvenances.
Pendant que Croisilles avait parlé, mademoiselle Godeau élait devenue rouge comme une pêche au mois d'août. Sur l’ordre de son père, elle se retira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas s’apercevoir. Demeuré seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se sous leva, se laissa retomber sur ses coussins, el s'efforçant de prendre un air paternel :
— Mon garçon, dit-il, je veux bien croire que tune te moques pas de moi ét que tu as réellement perdu la tête.
Non seulement j’excuse ta démarche, mais je consens à ne point t'en punir. Je suis fàché que ton pauvre diable de.
père ait fait banqueroute et qu’il ait décampé : «c’est fort triste, et je comprends assez que cela t’ait tourné la cervelle. Je veux faire quelque chose pour toi ; prends un pliant et assieds-toi là. |
— C'est inutile, Monsieur, répondit Croisés du mo-
ment que vous me refusez, je n’ai plus qu’à prendre congé -
de vous. Je vous souhaite toutes sortes de prospérités. ‘
— Et où t'en vas-tu? FES ;
— Ecrire à mon père et lui dire adieu.
— Eh! que diantre! on dira que tu dis vrai: tu vas te noyer, ou le diable m ‘emporte !
— Oui, Monsieur; du moins je le crois, si le courage ne m'abandonne pas. 5
— La belle avance! fi donc! auelle niaiserie ! Assieds- -toi, te dis-je, et écoute-moi.
M. Godeau venait de faire une réflexion fort juste, c'est
qu’il n’est jamais agréable qu'on dise qu'un homme, quel
qu'il soit, s’est jeté à l’eau en nous quittant. Il toussa donc. de nouveau, prit sa tabatière, jeta un regard distrait sur
son. jabot, et continua :
— Tu n’es qu’un sot, un fou, un enfant, C’est clair; tu ne sais ce que tu dis. Tu es ruiné, voilà ton affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne suffit pas; il faut réfléchir aux chôses de ce monde. Si tu venais me demañder... je ne sais quoi,
un bon conseil, eh bien! passe; mais qu'est-ce que tu veux?
Tu es amoureux de ma fille ? ë à
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— Oui, Monsieur, et je vous répéte que je suis bien éloi- -gné de supposer que vous puissiez me la donner pour - femme ; mais comme il n’y à que cela au monde qui pourrait m ’empêcher de mourir, si vous croyez en Dieu, comme je n’en doute pas, vous comprendrez la raison qui m’amène.
— Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n’entends pas qu'on m'interroge ; réponds d’abord : où as-tu vu ma fille? - d
— Dans la boutique de mon pêre et dans cette maison, lorsque j'y ai apporté des bijoux pour mademoiselle Julie.
— Qui est-ce qui La dit qu’elle s'appelle Julie? On ne s’y reconnaît plus, Dieu me pardonne | Mais qu'elle s’appelle Julie ou Javotte, sais-tu ce qu'il faut, avant lout, pour oser prétendre e à la main de la fille d’un fermier général ?
— Non, je lignore absolument, à moins que ce ne soit d'être aussi riche qu'elle.
— Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom.
— Eh bien! je m appelle Croisilles.
— Tu t’appelles Croisilles, malheureux ! Est-ce un nom que Croisilles ?
— Ma foi, Monsieur, en mon âme et conscience, € est un aussi beau nom que Godeau.
— Tu es un impertinent, et tu me le payeras,
— Eh! mon Dieu ! Monsieur, ne vous fâchez pas; je n’ai pas la moindre envie de vous offenser. Si vous voyez là quelque chose qui vous blesse, et si vous voulez m'en punir, vous n’avez que faire de vous meltre en colère : en sortant d'ici, je vais me noyer.
Bien que M. Godeau se fùt promis dé renvoyer Croisilles
le plus doucement possible, afin d'éviter tout scandale, sa prudence ne pouvait résister à l’impatience de l’orgueil offensé ; l'entretien auquel il essayait de se résigner lui paraissait monstrueux en lui-même; je laisse à penser ce qu'il éprouvait en s’entendant parler ‘de La sorte.
— Ecoute, dit-il presque hors de lui et résolu à en finir à tout prix, tu n’es pas tellement fou que tu-ne puisses comprendre un mot de sens commun. Es-tu riche?.., non. Es-tu noble ?.. encore moins. Qu'est-ce que c’est que la. frénésie qui l'amène ? Tu viens me tracasser, tu crois faire un coup de tête ; Lu sais parfaitement bien que c’est inutile ; tu veux me rendre responsable de ta mort? As-tu à te plaindre de moi ? dois-je un sou à ton père? est-ce ma faute si tu en es là ? Eh! mordieu ! on se nôie et on se tait.
— C’est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre très humble serviteur.
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— Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours à moi. Tiens, mon garçon, voilà quatre louis d’or ; va-l'en diner à la cuisine, et que je n’entende plus parler. de toi.
— Bien obligé, je n’ai pas faim, et je n’ai que. faire de votre argent!
Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant mis sa Conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire, se renfonça de plus belle dans sa chaise el reprit ses méditations.
Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-là, n'était pas si loin qu’on pouvait le croire ; elle s'était, il est vrai, relirée par obéissance pour son père ; mais, au lieu de regagner sa chambre, elle était restée à écouter derrière la porte. Si l’extravagance de Croisilles lui paraissait inconcevable, elle n’y voyait du moins rien d’offensant ; car l'amour, depuis-que le monde existe, n’a jamais passé pour offense ; d’un autre côté, comme il n’était pas possible de
douter du désespoir du jeune homme, Mademoiselle Go- -
deau se trouvait prise à la fois par les deux sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et la curiosité. Lorsqu'elle vit l'entretien terminé et Croisilles près
de sortir, elle traversa rapidement le salon où elle se trou-
vail, ne voulant pas être surprise aux aguets, et elle se dirigea vers son appartement ; mais presque aussitôt elle revint sur ses pas. L'idée que Croisilles allait peut-être réellement se donner la mort lui troubla le cœur malgré
elle, Sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle marcha à sa rencontre ; le salon était vaste, et les deux jeunes gens vinrent lentement au-devant l’un de l’autre. Croisilles était pâle comme la mort, et Mademoiselle Godeau cherchait vainement quelque parole qui pût exprimer ce qu elle sentait. En passant à côté de lui, elle laissa tomber à terre. un bouquet de violettes qu’elle tenait à la main. Il se baissa aussitôt, ramassa le bouquet et le présenta à la jeune fille pour le lui rendre ; mais, au lieu de le reprendre, elle conti-
nua sa route sans prononcer un mot, el entra dans le cabi- …
net de son père. Croisilles, resté seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de la maison le cœur aptes ne sachant trop que penser de cette aventure.
[ Bien entèndu, l'affaire tournera bien ; d’abord, Groisilles a le moral excellent : ]
Les étourdis ont un heureux deu. : ils se désolent aisément, mais ils n’ont même pas le temps de se consoler, tant il leur est facile de se distraire. On se tromperait de