‹ Morceaux choisisChapitre 379 sur 439 · CROISILLES · texte numérisé non relu

CROISILLES

c'est pour ma dot ; Si quelqu'un me serre la main en dansant, c’est un fat de province; dès que je parais quelque part, j'excite un murmure d’admiration, mais personne ne me dit, à moi seule, un mot qui me fasse battre le cœur, J'entends des impertinents qui me louent tout haut, à deux pas de moi, et pas un regard modeste et sincère ne ‘cherche le mien. Je porte une âme ardente, pleine de vie, et je ne suis, à tout prendre, qu’une jolie poupée qu'on promène, qu’on fait sauter au bal, qu’une gouvernante habille le matin et décoiffe le soir, pour recommencer le lendemain. »

Voilà ce que mademoiselle Godeau s'était dit bien des fois à elle-même, et il y avait de certains jours où cette pensée lui inspirait un si sombre ennui, qu’elle restait muette et presque immobile une journée entière. Lorsque Croisilles lui écrivit, elle était précisément dans un accès d'humeur

semblable. Elle venait de prendre son chocolat, et elle révait profondément, étendue dans une bergère, lorsque sa femme de chambre entra et lui remit la lettre d’un air mys- térieux. Elle regarda l'adresse, et, ne reconnaissant pas l'écriture, elle retomba dans sa distraction. La femme de chambre se vit alors forcée d'expliquer de quoi il s'agissait, ce qu'elle fit d’un air assez déconcerté, ne sachant trop comment la jeune fille prendrait cette démarche. Mademoiselle Godeau écouta sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement un coup 4’ œil : : elle demanda aussilôt une feuille de papier, et écrivit nonchalamment ce peu de mots :

« Eh! mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fière. Si vous aviez seulement cent mille. écus, je vous épouserais très volontiers. »

Telle fut la réponse que la femme de chambre rapporta sur-le-champ à Groisilles, qui lui donna encore un louis pour Sa peine. s

[ Croisilles vend sa maison pour le quart de ce qu’elle vaut, et fait une opération de commerce, qui le ruine. « Pauvre garçon ! il s’est ruiné pour moi ! » s’écrie Julie, enfin conquise. Elle peut disposer de cinq cent mille livres, «à elle appartenant». Elle en dotera Croisilles, à son insu. Mais où trouver un prète-nom ? Heureusement qu’ une vieille tante se révèle, aveugle, goutteuse, sourde, mais gaie, toujours fredonnant des airs surannés. À la prière de Julie, elle tire de l’armoire sa plus belle robe, monte dans un carrosse de louage, et va voir l’intraitable Godeau qui se rend, non pas aux pauvres cinq cent mille francs dont elle dote son neveu, mais au titre de baronne douairière de Croisilles, - SOUS lequel, par une soudaine inspiration, ellé se fait annoncer. Cette fin est très écourtée; Paul de Musset remarque avec raison qu'il y avait là une jolie scène de comédie à écrire; Alfred n'y consentit jamais. ]

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