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Le Misanthrope

2, Molière, en effet, ne soigne pas du tout ses dénouements ; quand il a fini de mettre un caractère dans les situations les plus propres à le manifester, il conclut sa pièce comme il! peut.

(Ne pas croire qu'une intrigue

bien menée jusqu’au bout s’as-

socie nécessairement à l’insuffisance psychologique. Musset lui-même ne le croyait pas :

chez lui, comme chez Marivaux, le dénouement est très souvent la conclusion de l’étude psychologique, combinée avec un hasard spirituel.) 2

3. Musset désigne ici non la comédie d’intrigue, mais le drézñe, Jj'imbroglio mélodramatique ; il juge avec raison qu'une œuvre qui cherche à éveiller lintérêt

par une intrigue compliquée,

- qui aguiche la curiosité par des entrecroisements de faits romanesques, est d’un art inférieur.

—- Le drame à La mode, c’est celui d’A. Dumas père et de V.

Hugo. Dans la r'° Lettre de Dupuis et Cotonet, Musset désigne La Tour de Nesle, de Dumas, Lucrèce Borgia, de Hugo, et une pièce tirée de Le Colonel

Chabert de Balzac (un drame de Louis Lurine et de Jacques Arago). — Il est sûr que la réputation de Molière avait subi,

depuis le 18 siècle même, une

certaine éclipse. Le romantisme (malgré l’admiration que té-

moignait V. Hugo pour Molië-

re) ne lui fut guère favorable :

Lessing, Schlegel (puis Hegel),

l'avaient assez malmené ; et -

Stendhal (Racine et Shakespeare, 1823) faisait sur son théâtre d'assez graves réserves. Casimir Delavigne trouvait que

le comique de Molière, comme

celui de Lesage, tenait surtout au cynisme de l’expression et à la hardiesse des plaisanteries.

— Molière profitera de la réaction qui se dessine à partir de 1838 environ (v. p.42) en faveur du théâtre classique; et le temps n’est plus très loin où Magnin, rendant compte dans la Revue des Deux Mondes (février 1847)

de la première: représentation

donnée de Don JuAN,au Théâtre- Français, trouvera la scène du pauvre belle comme du Shakespeare. (Réflexion qui prouve, il est vrai, que Magnin aurait eu honte d’admirer en pur classi-

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J'écoutais cependant celte simple harmonie, Et comme le bon sens fait parler le génie. Ve J'admirais quel amour pour l’âpre vérité :

Eut cet homme si fier en sa naïveté, | | Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde, Quelle mâle gaîté, si triste et si profonde Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer! Et je me demandais : « Est-ce assez d’adimirer ? à Est-ce assez de venir, un soir, par aventure, . .D’entendre au fond de l’âme un cri de la nature, D’essuyer une larme, et de partir ainsi, Quoi qu’on fasse d’ailleurs, sans en prendre souci? » Enfoncé que j'étais dans cette rêverie?,

. Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie, e

Je vis que, devant moi, se balançait gaiment

Sous une tresse noire un cou svelte et charmant ;

Et, voyant cet ébène enchässé dans livoire, : Un vers d'André Chénier chanta dans ma mémoire, Un vers presque inconnu, refrain inachevé, ae Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé. :

que une pièce classique.) — Il |; placets au roi. Voir ce que dit n’est pas impossible que Musset | Larroumet de son caractère dans songe ici non seulement à une Molière, l’homme et l'œuvre.

représentation récente du Mi: 2. Ce n’est en effet qu’une rêsanthrope, mais à celle qui fut vérie; on ne voit guère Musdonnée le 10 juin 1837 au Palais set se donnant pour mission de

de Versailles, en grande solen- « purger les vices du temps ».

nité, pour l’inauguration du |- 3, Ce vers, ces vers plutôt, Musée. Malgré la beauté de la | étaient connus depuis qu'ils . mise en scène, elle fut complé- avaient été publiés dans ja Re- 2

tement manquée. J. JANIN: «Il cue des Deux Mondes, le 12 oc-

était impossible de dire au juste | tobre 1833. Ils viennent d'un - 4 quelles etaient les ombres bla- | fragment d'idylle, Les Colombes : : fardes qui murmureèrent des «Deux belles s'étaient baisées.—

vers de Molière » (Débats, 12 Le poète berger, témoin jaloux.

juin 1837). -Et Guizot, dans ses de FR caresses, chante ainsi :

ñ PRET ” ‘ É + , " : Re È Mémoires : « Les acteurs n'a Que les deux beaux oiseaux, les co- Re" vaient aucun sentiment ni des * SHomihes fidite.

LB EAlE ORETSE \ Fe j ; mœurs générales du 17: siècie, ,! ge baisent : pour s'aimer les dieux les ni du caractère simplement aris- férent-belles 0

tocralique des personnages... | Sous leur tête mobile, un cou blanc, :

Me Mars joua Celimèñe en co- | & 1 mb quette de Marivaux, non en con- ps a - Fée temporaine de Ma: de Sablé et Et ils sont ramenés, comme

de Mme de Montespan.» Ce fut, | Chez Musset, à la fin du fragment: au goût des lettrès, comme un « Puis reprenant sa route et les suiaffront fait à Molière en grand- [vant des yeux, appareil ; et Musset fut assuré- | Dit : « Baisez, baisez-vous, colombes ment de ceux quileressentirent. [innocentes ! 41. Molière avait en effet une Vos cœurs sont doux et purs, et vos fierté naturelle (— naive), dont bre [voix caressantes témoigne le ion, très respec- Sous votre aimable tête, un cou blanc, tucux mais très dégagé, de ses à M Lete. »

Lt

J'osai m'en souvenir, même devant Molière :

Sà grande ombre, à coup sùr, he s’en offensa pas ;

Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas, Regardant cette enfant, qui ne s’en doutait guère

« Sous votre aimable têle, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la nèige effacerait l'éclat. » - . k

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)

Que l’antique franchise, à ce point délaissée,

Avec. notre finesse et notre esprit moqueur, $ Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur à Que c'était une triste et honteuse misère s Que cette solitude à l’entour de Molière,

Et qu’il est pourtant lemps, comme dit la chanson, De sortir de ce siècle ou d’en avoir raison ;

Car.à quoi comparer cette scène embourbée ?,

Et l’effroyable honte où la muse est tombée ?

La làcheté nous bride 3, et les sots vont disant

Que, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent ; Comme si les travers de la famille humaine

Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine, Notre siècle a ses mœurs, partant, sa vérité 5 ;

Celui qui l’ose dire est toujours écouté.

Ah f j'oserais parler, si je croyais bien dires. J’oserais ramasser le fouet de la satire, Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts ?,

4, Je ne sais à quelle vieille chanson Musset fait allusion ; — il fait comme Alceste qui chantait la vieille chanson du Roi Henri, d’origine inconnue, mais adaptée au goût du 17: siècle, Dupuis et Cotonet avaient dit aussi dans leur 2: lettre (25 nov.

1836) : « Il serait pourtant temps, comme dit la chanson, de sa-*

. voir ce ue parler veut dire.»

. Em

2 ourbée, par analogie avec cette vieille expression :

le chariot embourbé de Thespis,

3. Dans la vieille langue, brider se disait couramment pour contenir, discipliner, tenir sous nne contrainte. Musset associe bridé à guindé (dans les Secrètes pensées de Rafaël). |

4. Le premier sot qui ait dit cela, c’est La Bruyère, au début de ses Caractères :«Tout est dit...»

-5, C'est ce qu'avait dit Sten-

-dhal aux auteurs qui se”plai-

gnaient de ne pouvoir plus faire des comédies ; il leur reprochait d’avoir été des lâches en n’osant pas peindre par exemple les ridicules des fonctionnaires napoléoniens et tous les travers. de la société, de 180% à 1815 ; il les narguait en leur disant : avec quel succès vous feriez maintenant représenter vos pièces satiriques, en pleine Restauration!

(Racine et Shakespeare.) 6. Cf. Sur la Paresse, p. 475.

7.« Pour l’homme aux rubans verts. » C’est ainsi que la co-

quette Célimène désigne Alces-

te dans son fameux billet. — Cf. zre Lettre de Dupuis et Cotonel, 3 PS PR 1836 : « Pourquoi Molière n'est-il plus au monde ? Que l'homme eût pu être immortel, dont immortel est le génie ! Quel misanthrope :

nous aurions ! Ce ne serait plus .

l’homme aux rubans ‘Verts, et

Ve

. Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers.

S'il rentrait aujourd’hui dans Paris, la grand’ville!, . Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile - Qu'une méchante femme et qu’un méchant sonnet?; Nous avons autre chose à mettre au cabinet3.

O notre maître à tous ! si ta tombe est fermée, : Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée,

Trouver une étincelle, et je vais L’imiter !

J'en aurai fait assez si je puis le tenter.

Apprends-moi de quel ton, dans ia bouche hardie, Parlait la vérité, ta seule passion,

Et, pour me faire entendre, à défaut du génie, J'en aurai le courage et l’indignation #!

Ainsi je caressais une folle chimère.

Devant moi cependant, à côté de sa mère,

L'enfant restait toujours, et le cou svelte et blane Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement. Le spectacle fini, la charmante inconnue

Se leva. Le beau cou, l'épaule à demi nue,

Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ;

Et, lorsque je la vis au seuil-de sa maison.

S'enfuir, je m'aperçus que je l'avais suivie.

Hélas ! mon cher ami, c'est là toute ma vie.

Pendant que mon esprit cherchait sa volonté,

Mon corps savait la sienne et suivait la beauté; Et, quand je m'éveillai de cette rêverie, ME 24 Il ne m'en restait plus que l’image chérie: rs

« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige effacerait l'éclat. » : =

il ne s'agirait pas d’un sonnet.

Quel siècle fut jamaïs-plus favorable ? Il n’y a qu’à oser, tout est prêt; les mœurs sont là, les choses et les hommes, et tout est nouveau. … Faitesle Tarlu- Je, ie à faire le dénouement du Tartufe ; mais que non pas!

nous aimons bien mieux quelque autre chose, comme qui dirait Philippe le Long, ou Charles VI, qui n’était que fou et imbécile...» (Suivent des railleries à l’adresse du dramehistorique.) 1. Voir la chanson d’Alceste :

‘ « Si le roi m'avait donné Paris, sa grand'ville, et qu’il me vou-

. Jût ôter l'amour de ma mie...»

: Juillet 4810.

- 2. -Allusion à Célimène et au sonnet d'Oronte.

3. « Franchement il est bon à mettre au cabinet » (c-à-d. dans la pièce, ou le placard où .

l’on met les choses inutiles ou démodées), — répond Alceste à Oronte, qui le presse de dire son avis sincère. j ÿ

4. Souvenir du vers fameux de Juvénal (1, 79) : « Si natura negat, facit indignatio versum.»

- (A défaut dé la nature, l’indi-

gnation rend poète.) ge à 5. « Mon esprit mobile et cu- - rieux tremble incessamment comme la boussole », a dit Mus-

set (Le poète déchu, 1839). .

FIG. 48. — Forêt de Fontainebleau. — Rochers du Mont Ussy. (Collection N. D. et Ci°.)

Ce sont les lieux où Musset était allé en 1833 avec George Sand et où il revint en 1840, y trouvant l'inspiration du Souvenir. (Cf. pages 331-332.)

F16. 49. — Forêt de Fontainebleau : La mare de Franchard. (Collection N. D. et C:°.) - Ce Sont les lieux où Musset était allé en 1833 avec George Sand

et où Jil revint en 1840, y trouvant l'inspiration du Souvenir. (Cf. pages 331-332.)

SOUVENIR (841) -

Ev. Introduction, pp. 46-47.)

L'œuvre expliquée

J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir ! - En osant te revoir, place à jamais sacrée?, . O Ia plus chère tombe et la plus ignorée

Où dorme un souvenir!

Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main’, Alors qu'une si douce et si vieille habitude

Me montrait ce chemin ? .

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,

Et ces pas argentins sur le sable muet,

Ces sentiers amoureux, remplis de causeries, . Où son bras m’enlaçait.

: Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,

Cette gorge profonde aux nonchalants détours, .

Ces sauvages amis, dont l'antique murmure | A bercé mes beaux jours.

1. À. de Musset cultive la volupté des larmes, mais il craint la souffrance aride, amertume sèche. Il ne trouve de délices

qu’à la douleur attendrie, à celle

qui détend âme...

2, Noter le respect passionné qui donne le ton à cette pièce.

— Ce début a l'ampleur sereine de certains adagios de Beethoven, de l’Apaisement, — avec

une nuance d'inquiétude au pre-.

mier vers.

3. Pour l’:mpêcher de retourner vers cette place, qui pouvait évoquer tant de cruels souvenirs, et amener chez lui une crise que ses amis redoutaiént,.

sur le sable argentin,» Il y a ici

une très heureuse transposition d’épithète, et autre chose encore : non seulement le sable est argentin, mais le miroitement

du sable est plus visible aux en-

droits où il a cédé sous les pas, 5. Il songe à la gorge de Franchart,

6. Les arbres vénérables, —que Flaubert a magnifiquement dé-.

crits ({’£ducation sentimentale), après les Goncourt (Manètte Salomon), après Sénancour (Oberman), et tant d’autres, avant ou depuis lui. — Ces sauvages amis:

cf. V. HuGo, Contemplations :

« Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois, — Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables, — Les saules tout rides, les chênes vénérables.»

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,

ALFRED DE MUSSET =. x

Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas!. * Lieux charmants, beaux déserts où passa ma maîtresse? ; Ne m'attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont-bien chères,

Ces larmes que soulève un cœur encor blessé!

Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières

Ce voile du passé!

Je ne viens point jeter un regret inutile

Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur.

Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille, - Et fier aussi mon cœur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères, Qui s’agenouille et prie au tombeau d’un ami.

Tout respire en ces lieux; les fleurs des-cimetières - Ne poussent point ici. | /

Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.

Ton regard tremble encor, belle reine des nuits6;

Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,

Et tu t’'épanouis.

4, Cf. fin de la Nuit de Mai:

« J'ai vu le temps où ma jeu-

nesse, — Sur mes lèvres élait

sans cesse, — Prêle à chanter comme un Oiseau..... »

2, Voici un vers qui aurait

u être écrit par Théophile de ljau, ou par La Fontaine.

3. Faut-il signaler cette impropriété ? Mais le rythme l’efface. Fe

4, Expression trop spirituelle, trop ingénieuse.

: 3. Pour le calme solennel et la tranquillité infinie du sentiment, cf. V. Hugo, «a Villequier :

« Maintenant que je puis, assis au bord des ondes, — mu par ce superbe et tranquille horizon...»

Noter que le dernier vers de la strophe, précisément parce qu'il est plus court, et qu’il doit, avec six syllabes seulement, fairé équilibre à un vers qui en a douze, doit être dit beau:

coup plus lentement, et que par suite chacun des mots qui le

- composent prend une valeur

exceptionnelle, due au rythme

(en particulier les mots fier et cœul')

* Etudier à ce point de vue

toutes les fins de strophes: («et

tu t’épanouis» — «sort mon ancien amour » — « fût si douce à sentir »). à d

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