LE SECRET DE JAVOTTE
— Non, à mon sens, je le chblesse ‘aussi vous dis-je, en toute conscience, que je ne com prénds exactement rien à la provocation qu'il vient de m'adresser.
— Mais si vous ne faites la cour à personne, il est peutêtre amoureux, lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chasser ? |
— Cela se peut, mais je’ ne le crois pas... Je n’ai point souvenance d'avoir jamais remarqué que la marquise de Vernage püt souffrir ou encourager des Voies condamnables. -
— Qui est-ce qui vous parle de rien de condamnable ? Est-ce qu'il y a du mal à être amoureux ?
— Je ne discute pas cette question ; je me borne à vous dire que je ne le suis point, et que je ne saurais, par conséquent, être le rival de personne.
— En ce cas, vous ne vous battrez pas ?
— Je vous demande pardon ; je suis provoqué de la manière la plus positive. Il m'a dit, lorsque je suis entré, que j'arrivais comme mars en carème. De tels discours ne se tolèrent pas ; il me faut une réparation.
— Vous vous couperez la gorge pour un mot ?
— Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans les raisons qui ont amené ce défi ; je m'en élonne parce qu’il me semble étrange, mais je ne puis faire autrement que de lPaccepter.
— Un duel pareil est-il possible ? Vous n'êtes pourtant pas fou, ni Berville nou pius. Voyons, la Bretonnière, raisonnons. Croyez-vous que cela m'amuse de vous voir faire une étourdérie semblable ?
— Je ne suis point un homme faible, mais je ne suis pas non plus un homme sanguinaire. Si votre frère me propose des excuses, pourvu qu’elles soient bonnes et valables, je suis prêt à les”recevoir. Sinon, voici mon testament que je suis en train d'écrire, comme cela se doit.
— Qu’entendez-vous par des excuses valables ?
— J'entends... cela se comprend,
— Mais encore ?
— De bonnes excuses.
— Mais enfin, à peu près, parlez.
— Eh bien! il m’a dit que j’arrivais comme mars en carême, et je crois lui avoir dignement répondu. Il faut qu’il rétracte ce mot, et qu’il me dise, devant témoins, que j’arrivais tout simplement comme M. de la Bretonnière.
— Je crois que, s’il est raisonnable, il ne peut vous refuser cela.
496 Xx ALFRED DE MUSSET
[ La conférence est finie; Armand ne peut empêcher Tristan de se battre, ct ce n’est pas La Bretonnière qui est blessé « légèrement, au bras », comme l'avait promis le brave capitaine de hussards ; c'est Le maladroit hobereau qui tue bel et bien Tristan. Javotte, à qui on vient d'annoncer qu’elle sera dans les chœurs de l'Opéra, est prise d’un bon mouvement : elle sort de chez elle « pleine de cœur, et presque ençore grisette », elle va rendre le bracelet à Tristan: « On vient de le rapporter. Il est mort! — Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans les chœurs de l'Opéra, sous un quatrième nom qu’elle avait choisi : celui de M" Amaldi. » Aïnsi finit le conte. De la baronne, point de nouvelles. |