‹ Morceaux choisisChapitre 88 sur 439 · PENSÉES DE JEAN PAUL · texte numérisé non relu

PENSÉES DE JEAN PAUL

L'œuvre expliquée

[C'est Jacques Coste, directeur du Temps, qui demanda quelques-

articles de fantaisie à Musset, «en lui laissant carte blanche » 1,

La Revue fantastique parut lé lundi, à peu près régulièrement, du 10 janvier au 6 juin 1831; il y est question, selon les hasards de l’actualité, et toujours Sur un mode plus ou moins satirique, d'art, de politique, de mœurs, de littérature. Les fragments que nous allons donner sont l’un du 17 mai, l'autre du 6 juin. On se rendra compte d’après eux,. et du goût de Musset, et de ce qui lui plaisait dans les œuvres de Jean- Paul Richter. (L’influence qu’il a subie de sa part a été étudiée par M. Jean Giraud, Revue d'Histoire litléraire, 1911; et nous signalons certains rap-

- prochements, p. 81, nu. L'article de Musset fut publié après

diverses traductions parues dans la Resue de Paris, et à propos d’un choix de Pensées de Jéan-Paul, par M. de La Grange.)

+ Extraits

Il est probable que Jean-Paul, quand il écrivait et qu’il

“avait quelque chose en tête, ne faisait pas attention au

moyen qu'il employait, pour se faire comprendre, ét qu’il s’inquiétait uniquement d’être compris. L’affectation, celte chenille qui dévore les germes et les boutons les plus verts, n'a jamais attaché sa rouille sur lui, Il écrivait comme il sentait, et l’on pouvait en dire ce qu’on a éerit de Shakspeare: sa plume et son cœur allaient ensemble. De là qu'arrive-t-il? que là où sa pensée est noble, le mot est noble; là où elle est simple, le mot est simple, là trivial, là sublime, là ampoulé.

Ampoulé et trivial sont deux mots qui remplissent mer-

veilleusement et arrondissent avec aisance la bouche d’un

ra

sot. Ce sont deux expressions poudrées comme les gâteaux qu’on vend en plein air; c’est dans le siècle du grand roi (qui fut le grand siècle) qu’on imagina le trivial et l’ampoulé. Voici comment :

He un qui n'avait pas d'idées à lui prit toutes celles

4, Biographie, par Paul de Musset. | | ‘

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des autres, ramassa tout ce qui avait été dit, pensé, écrit;

il compila, replâtra, pétrit tout ce qui avait été pleuré, ri, crié et chanté; il fit du tout un modèle en cire, et l’arrondit

convenablement. Il eut soin de donner à sa statue une

physionomie bien connue de tout le monde, afin de ne

choquer personne. Boileau y passa son cylindre; Chapelain, son marteau, et les limeurs, leur lime; on fit un saint de lPidole; on le plaça dans une niche, sur un autel, et PAcadémie écrivit au bas: « Quiconque fera quelque chose où rien ne ressemblera à ceci, sera trivial ou ampoulé. »

C'est-à-dire qu’un amant qui perd la raison, un joueur qui se ruine et saisit un pistolet pour finir sa peine; c’est-

- à-dire qu’une mère qui défend sa. fille, comme dans certain chapitre déchirant de la Notre-Dame; c’est-à-dire qu'une verte, gaieté, puisée dans Poubli de toutes choses ; que

toutes les passions, que toutes les folies, tout cela est

ampoulé ou trivial; c’est-à-dire que Napoléon montrant les

Pyramides est amipoulé: que les baïonnettes de Mirabeau seraient triviales dans une tragédie; que Régnier est trivial, Corneille ampoulé. Racine faillit l'être, lorsqu'il ouvrit les bras de Phèdre au froid Hippolyte, mais il se couvrit du

° manteau de son maître. /

Dans les trois premières lignes de son Me Faust | dit qu’il mène ses écoliers par le bout du nez; cependant

dix lignes plus bas il s'élève au-dessus du langage et de la dicbre des hommes. Pauvre Gœthe! comme te voilà, dans l’espace d’une demi-page, trivial et ampoulé! Et les - marmots du-bon-Werther, et sa gamelle, et ses petilspois qu'il fait cuire lui-même! Comme tout cela soulève un cœur profondément sensible aux violations des -convenances et aux fautes de grammaire!

HN Mais ce qu'il y a de Dlus curieux, c’est que ceux qui

osent soutenir de pareilles niaiseries s’imaginént $e donner raison en s’emplissant la bouche des mots d’idéal; de beau,

de noble; qu'il ne faut pas sortir d'un certain cercle ; “que.

l'art deit embellir la nature. Cela est bon pour les écoliers;

‘où pour les directeurs de théâtre qui cherchent ie quoi.

éconduire un auteur imporlun.

Qui est plus grotesque, trivial, cynique, en à et Jean-Paul? mais qui porte plus qu'eux dans le fond de leur âme l’exquis sentiment du beau, du noble, de l'idéal ?

Cependant ils n'hésitent pas à appeler un chat un chat, et ne croient pas pour cela déroger.

4.-V., sur l'influence qu'il a Jean Giraud, Revue d'Histoire exercée sur Musset l'étude de aire 4911.

Et

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