‹ Morceaux choisisChapitre 8 sur 9 · I> AVOIR DES SONGES AGREABLES · texte numérisé non relu

I> AVOIR DES SONGES AGREABLES

Comme une grande partie de notre vie s’emploie à dormir, et que , pendant ce temps-là, nous avons quelquefois des songes agréables et quelquefois des songes fâcheux, il n’est pas sans importance de se procurer les premiers, et d écarter les autres; car, réels ou imaginaires, la peine est toujours peine, le plaisir toujours plaisir. Si nous pouvons dormir sans rêver, c’est un bien, puisque les songes fâcheux sontécartés ; si, pendant notre sommeil, nous pouvons avoir des songes agréables, c’est, comme on le dit en français, autant de gagné, c’est autant d’ajouté au plaisir de la vie.

Pour cela , il est nécessaire , en premier lieu, de mettre beaucoup de soin à conserver sa santé par un exercice convenable et une grande tempérance ; car, dans les maladies, l’imagination est troublée , et des idées désagréables, quelquefois même terribles, sont disposées a se présenter. L exercice doit précéder 5*

les repas, et non les suivre immédiatement Dans le premier cas, il aide la digestion; et, dans le second, il la gêne, à moins qu’il ne soit modéré. Si après avoir pris de l’exercice , nous mangeons avec ménagement , la digestion est facile et bonne , le corps dispos , l’humeur gaie , et toutes les fonctions animales se font bieiî. Le sommeil qui suit est naturel et tranquille ; mais l’indolence , jointe aux excès de la table, occasionne des cauchemars et des terreurs inexprimables ; on croit tomber dans des précipices , être assailli par des bêtes féroces, des assassins , des démons ,• et l’on éprouve des tourmenssous mille formes. Notez, au reste, qu’il doit s’établir une proportion entre ce que l’on prend de nourriture et d’exercice. Celui qui se donne beaucoup de mouvement peut et doit même manger davantage ; ceux qui se bornent à un faible exercice , doivent manger peu. En général, l’espèce humaine, depuis les progrès de la cuisine , mange deux fois plus que la nature ne le demande. Les soupers ne sont pas mauvais, lorsqu’on n’a pas diné ; mais des nuits agitées sont une suite naturelle des soupers joyeux, pris après de copieux dîners. Il est vrai que quelques personnes , grâce à la différence des constitutions, reposent bien

après ces repas ; il ne leur en coûte qu’un songe épouvantable et une apoplexie ; après quoi, les voilà endormies jusqu’au jugement dernier. Rien n’est plus ordinaire, dans les journaux, que les exemples de gens qui, après avoir joyeusement soupé, sont trouvés morts le lendemain dans leur lit.

Un autre moyen de se conserver la santé est d’avoir l’attention de renouveler constamment l’air de sa chambre à coucher. C’est une grande erreur que de tenir à ce qu’elle soit trèsclose , et que de vouloir des lits enveloppés de rideaux. L’air respiré est malsain ; la nature le chasse hors de nous par les pores et les poumons. Dans une chambre exactement fermée à l’air extérieur, c’est l’air déjà respiré qu’il laut plusieurs fois recevoir et respirer encore, quoique à chaque fois il devienne de plus en plus pernicieux.... Lorsque l’air est saturé de la matière transpirable qui s’échappe de notre corps / et qui se compose d’une partie de nos aliments , il ne peut plus recevoir aucune quantité nouvelle de cette matière , qui reste alors en nous plus long-temps qu’elle ne devrait,, et nous cause des maladies. On est averti de cet état par un malaise d’abord fort léger, par une inquiétude assez difïicilc à décrire, et 6*

dont peu de personnes, tout en l’éprouvant , connaissent la cause. On a peine à se rendormir; on se retourne souvent avant de pouvoir trouver le repos d’aucun côté, etc.

C’est là une des grandes et principales causes des songes déplaisants. Quand le corps est mal à l’aise, l’àme en est troublée, et toutes sortes d’idées désagréables en deviennent, dans le sommeil , la conséquence naturelle. Voici par quels remèdes on peut prévenir et guérir cet état :

i° En mangeant modérément, il se produit, dans un temps donné , une moindre quantité de matière transpirable ; les draps du lit peuvent plus long-temps la recevoir sans en être saturés, et nous pouvons alors jouir d’un plus long sommeil avant de nous trouver incommodés par ces miasmes qui surchargent l’air.

2° On peut faire usage de couvertures de lit plus légères et plus perméables , qui laisseront à la matière transpirable un passage plus facile et nous incommoderont moins , étant susceptibles de la recevoir plus long-temps.

5° Lorsqu’on est réveillé par cette sorte d’inquiétude, et que l’on ne peut aisément se rendormir, il faut sortir du lit, battre et retourner son oreiller, bien secouer scs draps une

vingtaine de fois, puis ouvrir son lit et le laisser rafraîchir, en se promenant dans sa chambre sans s’habiller. Rentré ensuite dans le lit, on s’endormira bientôt d’un sommeil doux et paisible. Tous les tableaux qui se présenteront à l’imagination seront agréables. J’ai souvent de ces songes, qui ncsont pas moins amusants pour moi que les scènes d’un opéra. Si vous ôtes trop paresseux à sortir du lit, vous pouvez vous contenter de soulever votre couverture avec le bras ou la jambe, en la laissant ensuite retomber lorsqu’une bonne quantité d’air nouveau s’y sera introduite; manège qu’il faudra répéter une vingtaine de fois. Maiscettc dernière méthode ne vaut pas la première.

Les personnes qui n’aiment point l’embarras, et peuvent avoir deux lits, trouveront, lorsque la chaleur du lit les tiendra éveillées, un grand plaisir à se lever pour entrer dans un lit frais. Ce changement de lit pourrait aussi rendre grand service aux personnes attaquées de la fièvre, parce qu’il les rafraîchirait et leur procurerait souvent du sommeil. Un lit assez large pour que l’on puisse y passer d’une place chaude dans une place fraîche, reviendra à peu près au môme.

Un ou deux avis de plus termineront ce

morceau. 11 faut avoir grand soin, quand on se couche , d’arranger son oreiller conformément a l’habitude qu’on a de poser sa tête, et en sorte d’être parfaitement à son aise; puis il faut placer ses membres de manière à ce qu’ils ne se gênent pas les uns les autres. Une mauvaise position, quoiqu’elle soit d’abord peu sensible, et qu’elle se fasse à peine remarquer, devient moins supportable par sa continuité, et l’incommodité peut s’en faire sentir dans le sommeil et troubler l’imagination.

Telles sont les règlesde l’art d’avoir des songes agréables. Cependant malgré l’expérience de leur efficacité, il est un cas où leur observation la plus ponctuelle sera totalement infructueuse. Ce cas est celui où la personne qui veut des songes agréables n’aura pas pris soin d’abord d’avoir ce qui est plus nécessaire que toutes choses : une bonne conscience.

Page 1