AUX PERSONNES QUI ONT LA SURINTENDANCE
de l’éducation.
Je m’adresse à tous les amis de la jeunesse, et je les conjure de laisser tomber un regard de compassion sur mon malheureux sort , afin de détruire les préjugés dont je suis la victime. Nous sommes deux sœurs : les deux yeux d’un homme ne se ressemble pas davantage ; et ils ne sauraient vivre ensemble en meilleurs termes que nous ne le ferions ma sœur et moi, sans la partialité de nos parens qui mettent entre nous les plus injurieuses distinctions. Depuis mon enfance , j’ai été élevée à considérer ma sœur comme étant d’un rang supérieur au mien. On ma laissé grandir sans la moindre instruction, tandis que, pour son éducation , rien n’a été épargné. Elle a eu des maîtres d’écriture , de dessin, de musique et d’autres encore; mais moi, si par hasard je touchais un crayon, une plume, une aiguille, j’étais sévèrement
grondée; et plus d’une fois j’ai été battue pour maladresse et pour défaut de bonnes manières. Il est vrai que ma sœur m’a associée à elle eu quelques occasions; mais elle se faisait toujours un point d’honneur de prendre la suprême direction, ne m’appelant que par nécessité ou pour me faire figurer à son avantage.
N’allez pas croire, Messieurs, que mes plaintes soient dictées par un pur sentiment de vanité. Non; mes peines ont une cause beaucoup plus sérieuse. Dans la famille à laquelle nous appartenons, l’habitude est que tous les soins nécessaires à la subsistance tombent sur ma sœur et sur moi. Si quelque indisposition vient attaquer ma sœur, et, je le dis ici en confidence , elle est sujette à la goutte, aux rhumatismes , aux crampes, sans parler des autres accidens, quel sera le sort de notre pauvre famille ? Ne sera-ce pas un sujet de regrets amers pour nos parens , que d’avoir mis une différence si grande entre deux sœurs d’une égalité si parfaite ? Hélas ! il nous faudra périr de détresse : et il ne sera pas en mon pouvoir de parvenir même à griffonner une humble supplique pour implorer des secours ; car j’ai été obligée d’em-
ployer une main étrangère pour transcrire la requête que j’ai présentement l’honneur de vous adresser.
Daignez , Messieurs , faire sentir à mes parens l’injustice d’une tendresse exclusive , et la nécessité de distribuer avec égalité leurs soins et leur affection entre tous leurs enfans.
Je suis avec un profond respect, Messieurs, votre très-humble servante,
La main gauche.