Sens latin de ingenium, « Qualités naturelles, caractère
CONSIDÉRATIONS
parliculiers 1, et sa dépendance de quelque grand protecteur^. La Ville déchirée ne forma plus un tout ensemble et, comme on n’en était citoyen que par une espèce de fiction, qu’on n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles, les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus Rome des mêmes yeux, ou n’eut plus le même amour pour la patrie, et les sentiments romains ne furent plus^.
Les ambitieux tirent venir à Rome des villes et des nations entières pour troubler les suffrages, ou se les faire donner ; les assemblées furent de véritables conjurations ; on appela comices une troiq^e de quelques séditieux ; l’autorité du peuple, ses lois, lui-même, devinrent des choses chimériques ; et l’anarchie fut telle, qu’on ne put plus savoir si le peuple avait fait une ordonnance, ou s’il ne l’avait point faite».
On n’entend parler, dans les auteurs, que des divisions qui perdirent Rome; mais on ne voit pas que ces divisions y étaient nécessaires, qu’elles y avaient toujours été, et qu’elles y devaient toujours être®. Ce fut uniquement la grandeur de la république qui fit le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il fallait bien qu’il y eût à Rome des divisions : et ces guerriers si fiers, si audacieux, si terribles au dehors, ne pouvaient pas être bien modérés au dedans. Demander dans un État libre, des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c’est
propre et distiiictif.Cf. Crouzet..., Or. Fr., p. 14.
Il est vrai que du ciel la prudence in- Depart à chaque peuple un différent {gé7iie
(CORXEILLE, Cinna, II, i, v. 545 sq.)
1 . « Qu’on s’imagine cette tête monstrueuse des peuples d’Italie, qui, par le suffrage de chaque homme, conduisait le reste du monde. » (M.)
2. Les grandes familles romaines avaient comme clientes des cités ou des provinces entières.
3. « Représentez-vous Londres avec la population esclave de la Nouvelle -Orléans, avec la
Folice de Constantinople, avec immobilisation industrielle de la Rome moderne, avec les agitations du Paris de 18^i8, et vous aurez Passez exact tableau de
la Rome républicaine. » (Mommsen, Histoire romaine, V, xi.)
4. Voilà une des plus belles pages de Montesquieu. Qu’on la compare au Ghap. vu de la 3e partie du Discours sur l’Histoire universelle, et au Chap. de La Cité antique intitulé : « Les peuples vaincus entrent successivement dans la cité romaine. »
(L. V, Chap. Il, 5% p. 447 et sq.) On verra là trois grands maîtres, également dignes d’admiration : Bossuet, Montesquieu, Fustel de Coulanges. Cf. encore Esprit des Lois, II, ii.
5. « Voyez les Lettres de Cicéron à Atticiis, L. IV, lettre xviii.)) (M.)
Cf. le chapitre suivant, p. 173.
6. Cf. p. 165, n. 5. Les <k auteurs» dont-il s’agit sont Florus, Appien..., Bossuet.
MONTESQUIEU
vouloir des choses impossibles ; et, pour règle générale toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de République, on peut être assuré que la liberté n’y est pas
Ce qu’on appelle union, dans un corps politique, est une chose très équivoque ; la vraie est une union d’harmonie, qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien général de la société, comme des dissonances dans la musique concourent à l’accord total Il peut y avoir de l’union dans un État où l’on ne croit voir que du trouble, c’est-à-dire une harmonie d’où résulte le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme des parties de cet univers, éternellement liées par l’action des unes et la réaction des autres^.
Mais, dans l’accord du despotisme asiatique^, c’est-à-dire de tout gouvernement qui n’est pas modéré, il y a toujours une division réelle. Le laboureur, l’homme de la guerre, le négociant, le magistrat, le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres sans résistance ; et, si l’on y voit de l’union, ce ne sont pas des citoyens qui sont unis, mais des corps morts ensevelis les uns auprès des autres
Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuissantes pour gouverner la république ; mais c’est une chose qu’on a vue toujours, que de bonnes lois, qui ont fait qu’une petite république 7 devient grande, lui deviennent à charge lorsqu’elle s’est agrandie : parce qu’elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand peuple, et non pas de le gouverner.
Il y a bien de la différence entre les lois bonnes et les lois
1. Nous dirions : « en règle générale ». Rapprocher cette expression de cette autre : « tenir pour règle ».
2. Voir plus haut, p. 165. « Plus les républiques ont de sûreté, plus, commodes eaux trop tranquilles, elles sont sujettes à se corrompre. » {Esprit des Lois, VII, V.)
3. Cette comparaison est dans le traité de Cicéron intitulé : De la République, II, xlii.
4. Cette comparaison ne doit rien au passage de Cicéron, et elle ajoute une beauté de plus à cette page éloquente.
5. L’édition de 1734' ne porte pas le mot : « asiatique » *, mais VerratumdQ la deuxième édition
de cette môme année l’introduit. La Censure avait passé là !
6. Voici Tardent adversaire du despotisme ; nous le retrouverons dans VEsprit des Lois, V,
XIV, XV, etc.
7. « li est de la nature d’une république qu’elle n’ait qu’un petit territoire ; sans cela elle ne peut guère subsister. » (Esprit des Lois, VIII, xvi). Montesquieu est revenu plusieurs fois sur cette idée.
Ici, j’inclinerais à croire que « république » est pris au sens large : « la chose publique, TEtat». La pensée est en effet très générale, et s’étend à tous les Etats qui de petits deviennent grands.
CONSIDERATIONS
convenables ^ celles qui font qu’un peuple se rend maître des autres, et celles qui maintiennent sa puissance lorsqu’il l’a acquise.
Il y a à présent dans le monde une république que presque personne ne connaît^, et qui, dans le secret et le silence, augmente ses forces chaque jour. Il est certain que, si elle parvient jamais à l’état de grandeur où sa sagesse la destine, elle changera nécessairement ses lois ; et ce ne sera point l’ouvrage d’un législateur, mais celui de la corruption même.
Rome était faite pour s’agrandir, et ses lois étaient admirables pour cela^. Aussi, dans quelque gouvernement qu’elle ait été, sous le pouvoir des rois, dans l’aristocratie, ou dans l’état populaire, elle n’a jamais cessé de faire des entreprises qui demandaient de la conduite^, et y a réussi. Elle ne s’est pas trouvée plus sage que tous les autres Etats de la terre en un jour, mais continuellement ; elle a soutenu une petite, une médiocre, une grande fortune, avec la même supériorité, et n’a point eu de prospérités dont elle n’ait profité, ni de malheur dont elle ne se soit servie.
Elle perdit sa liberté parce qu’elle acheva trop tôt son ouvrage^.
1. Bonnes pour s’agrandir, convenables pour se maintenir ; bonnes pour la politique extérieure, convenables pour la politique intérieure.