D’après les Nouveaux Mélanges de Madame Necker
Le poète latin Ovide (43 av.
J.-G.-17 ap. .T.-C.), dans le livre II de ses Métamorphoses (v. 553), avait appliqué l’expression à Erichtonius, né de Vulcain sans
conception maternelle,etilavait lui-même dit de ses poèmes : les Tristes, qu’ils étaient « nés sans mère, à l’exemple de Pallas »
(III, XIV, 13). (Pallas, née aussi de Jupiter, sans enfantement maternel).
DE l’esprit des LOIS
En Italie : Machiavel (voir p. 135, n. i) : Le Prince (1514), à la fois traité d’immoralité politique, résumé de lectures et recueil d’observations justes sur les hommes et les événements;
En Allemagne : Pufendorf (Chemnitz, Saxe 1632 — 1694 Berlin), De jure naturæ et gentiiim (1672), Du droit de la nature et des nations^ trad. Barbeyrac, 1706 ;
En Angleterre : Thomas Morus (Londres 1480-1535) : XJtopia sive de opiimo reipuhlicce statu, Utopie ou du meilleur gouvernement (1516), critique du gouvernement anglais, plan de la cité idéale. — Harrington (Upton 1611-1677): Oceana (i6’^6), roman politique, plan du gouvernement idéal. — Hobbes (Malmesbury 1588-1679): De Cive, Du Citoyen (1642), affirmation des droits absolus de la royauté. — Locke (Wrington 1632-1704), Essai sur le Gouvernement civil (1690), plan du gouvernement libre et 'représentatif ;
En France : Jean Bodin (Angers 1530 — 1593 Laon) : Six livres delà République (1577), essai de conciliation entre la politique el: la morale. — François Hotman (Paris 1524-1590), De regimine regum Gallice (1573), Du régime de la Royauté française, traité destiné à montrer que le trône n’est pas héréditaire en France.
Mais les œuvres de ce? nombreux prédécesseurs n’empêchent pas l’originalité de Montesquieu, et Montesquieu lui-même a jugé bon de préciser ce qui le séparait des autres « législateurs » dans un passage très important et qu’on trouvera plus bas. Au reste, la Préface de l’ouvrage précisait l’objet et la méthode de l’auteur, et, quand on l’aura lue de près, on connaîtra ses intentions beaucoup mieux qu’après avoir consulté tous les critiques.
A-t-il suivi, en réalisant ces intentions, un plan facile à découvrir ? On l’a nié. D’Alembert, au contraire, prétend qu’on accuse Montesquieu bien à la légère quand on lui reproche un défaut de méthode, qu’il y a un ordre réel « dans les grandes parties de V Esprit des Lois », que cet ordre « se retrouve dans les détails ». Nous pouvons donner raison à d’Alembert, mais après une simple remarque, que suggère le titre même de l’ouvrage.
Les éditions originales portent le titre suivant : De l’Esprit des Lois, ou DU Rapport que les loix doivent avoir avec la Constitution DE CHAQUE GOUVERNEMENT, LES MoEURS, LE ClIMAT, LA Religion, le Commerce, etc., à quoi l’auteur a ajouté des recherches nouvelles sur les Loix romaines touchant les successions, sur les Loix françoises, et sur les Loix féodales. Montesquieu a donc ajouté aux 27 livres primitifs de VEsprit des Lois, quatre livres contenant les Recherches nouvelles, etc.. Le livre XXVII : « Sur la manière de composer les lois », qui contenait la fin naturelle de l’ouvrage (puisque, parallèlement au chapitre i du livre I, qui montre Voffice du législateur, il en indiquait le devoir), est devenu le livre XXIX ; il a été séparé du livre précédent (XXVI) par deux livres ajoutés, et suivi de deux autres livres ajoutés : de là un désordre, au moins apparent, après le livre XXVI, désordre que d’Alembert a essayé, habilement d’ailleurs, de ramener à un ordre « réel ». Mais une' fois qu’on s’est rendu compte de ce que Montesquieu a ajouté au plan primitif de l’ouvrage, on retrouve plus aisément ce plan primitif, et on le suit sans peine comme on va le voir par les Extraits.]
MONTESQUIEU
Analyse et Extraits*
PRÉFACE
Si, dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y en avait quelqu’une qui, contre mon attente, pùt offenser^, il n’y en a pas du moins qui ait été mise avec mauvaise intention. Je n’ai point naturellement l’esprit désapprobateur. Platon remerciait le ciel de ce qu’il était né du temps de Socrate^ ; et moi je lui rends grâces de ce qu’il m’a fait naître dans le gouvernement où je vis, et de ce qu’il a voulu que j’obéisse à ceux qu’il m’a fait aimer^.
Je demande une grâce que je crains qu’on ne m’accorde pas : c’est de ne pas juger, par la lecture d’un moment, d’un travail de vingt années^; d’approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques phrases. Si l’on veut chercher le dessein de l’auteur, on ne le^ peut bien découvrir que dans le dessein de l’ouvrage s.
J’ai d’abord examiné les hommes, et j’ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies ^
J’ai posé les principes, et j’ai vu les cas particuliers s’y plier comme d’eux-mêmes,.les histoires de toutes les nations n’en être que les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou dépendre d’une autre plus générale.
Quand j’ai été rappelé à l’antiquité, j’ai cherché à en prendre l’esprit pour ne pas regarder comme semblables des cas
1. Offenser = heurter^ choquer (latin offendo = oh fendo). L’ancienne langue disait ofendre qu’on retrouve jusqu’au 16® siècle.
2. « Au moment de mourir, Platon rendait grâce à son Génie et à la Fortune, de l’avoir fait naître d’abord homme, ensuite Grec, et en outre de ce que sa naissance s’était rencontrée avec l’époque de Socrate. » (Plutarque, Vie dg Marins, xlvi.)
3. Montesquieu n’était pas difiScile, dit-on ; ou bien : il était trop prudent; ni l’une ni l'autre de ces explications ne sont admissibles. Cf. mon livre : Les Philosophes et La Société française au i8^ siècle, chap. i. Les Philosophes et la Royauté, La
vérité est dans cette phrase de Voltaire qui précise celle de Montesquieu : « Il est tout naturel d’aimer une maison qui règne depuis 800 années. » {Pensées sur Le Gouvernement, 1752.)