Donc, voici les trois étapes
despotisme ou monarchie absolue, république, anarchie ; seule l’anarchie convenait à ces sauvages.
LETTRES PERSANES
penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux : que m’importe que les autres le soient ? Je me procurerai tous mes besoins 1 ; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables. »
On était dans le mois où l’on ensemence les terres ; chacun dit: «Je ne labourerai mon champ que pour qu’il me fournisse le blé qu’il me faut pour me nourrir : une plus grande quantité me serait inutile : je ne prendrai point de la peine pour rien. »
Les terres de ce petit royaume n’étaient pas de même nature : il y en avait d’arides et de montagneuses, et d’autres qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de^ plusieurs ruisseaux. Cette année, la sécheresse fut très grande, de manière que les terres qui étaient dans les lieux élevés manquèrent absolument^, tandis que celles qui purent être arrosées furent très fertiles : ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.
L’année d’ensuite fut très pluvieuse ; les lieux élevés se trouvèrent d’une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine ; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu’ils l’avaient été eux-mêmes
[Usbek énumère un certain nombre des désordres qui signalent cette anarchie : ruine de la famille, car le plus fort ravit la femme du plus faible ; ruine de la propriété fondée sur le travail, car le plus fort enlève son champ au plus faible ; ruine économique, car le plus fort, c’est-àdire celui qui détient les objets de première nécessité, ^ écrase le plus faible, c’est-à-dire celui ^ui est menacé de « crever de faim ». L’intérêt privé passant avant l’intérêt général, cette série de ruines sera suivie de la mort.]
Cependant une maladie eriielle ravageait la contrée. Un médecin habile y arriva du pays voisin, et donna ses remèdes si à propos, qu’il guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut cessé, il alla chez tous ceux qu’il avait traités demander son salaire ; mais il ne trouva que des refus : il retourna dans son pays, et il y
4. Métonymie (changement de nom) qui prend la cause pour l’effet. Cf. Crouzet. . ., Gr. Fr.,
2. De = par. Règle: Dans Vancienne langue, la préposition de (comme la préposition à) tend à remplacer toutes les autres, en
particulier la préposition par après un verbe passif.
Je suis vaincu du temps.
(Malherbe.)
3. « Manquer » est le terme technique pour le grain qui ne lève pas.
MONTESQUIEU
arriva accablé des fatigues d’un si long voyage. Mais bientôt après il apprit que la même maladie se faisait sentir de noiweau, et alUigeait plus que jamais eette terre ingrate. Ils allèrent à lui eette fois, et n’attendirent pas qu’il vînt chez eux. «Allez, leur dit-il, hommes injustes, vous avez dans l’âme un poison plus mortel que celui dont vous voulez guérir ; vous ne méritez pas d’occuper une place sur la terre, paree que vous n’avez point d’humanité, et que les règles de l’équité vous sont ineonnues ; je eroirais offenser les dieux, qui vous punissent, si je m’opposais à la justiee de leur colère h »
A Erzeron2, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 17113,
Xll. ÜSBEK AU MÊME A Ispahan.
Tu as vu, mon eher Mirza, eomment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même, et furent les vietimes de leurs propres injustices. De tant de familles, il n’en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la nation. Il y avait dans ce pays deux hommes bien singuliers : ils avaient de l’humanité; ils eonnaissaient la justice; ils aimaient la vertu; autant liés^ par la droiture de leur eœur que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation
1. Voilà une première «démonstration » négative de ce principe que l’intérêt particulier se confond avec l’intérêt général ; mais il faut remarquer que, loin de s’appuyer sur des arguments philosophiques, la démonstration s’appuie avant tout sur des faits d’economie politique et des exemples pris dans la vie ordinaire.
2. Erzerounij ville forte de la Turquie d’Asie, près des sources de l’Euphrate, lîn des grands entrepôts du commerce de l’Orient avec l’Occident.
3. « Les Persans, dit un éditeur, comptent le temps par années lunaires, qu’ils divisent en douze lunes ou mois, savoir : — 1® Maharram, mois’ sacré, pendant lequel ils s’abstiennent de toute hostilité pour vaquer aux travaux de l’agriculture et aux soins du bétail ; — 2® JSaphar, mois de guerre ;
— 3® Rehiah pi'emier, et 4® Rebi.ib second, mois où là campagne reverdit :
— 5« Gemmadi premier, et 6 » Gemmadi second, mois de la gelée ; — 7® Regeh mois de jeûqe ; — 8® Chahhan, mois de la dispersion ; c’est à cette époque que les Arabes se séparent pour aller chercher les pâturages ; — 9® Rhamazan, mois bénit : c’est un temps de jeûne et de continence pour tous les mahométans ; — 10<> Ghalval, mois de l’accouplement des chameaux ; — 11® Zilcadé., second mois sacré ; — 12® enfin Zilhagé, mois du départ pour le pèlerinage.
(( Ils divisent encore l’année en quatre saisons, dans l’ordre suivant : l'été, le premier printemps, l’hiver, et le second printemps. »