Que vaut cette expérience
Et d’abord, qu’est-ce que Montesquieu a vu ? Sans doute, des papilles gustatives ; ce sont « les houppes nerveuses » qu’il a pu apercevoir. Or ces papilles sont non pas les organes du sens du goût, mais de simples organes de brassage des sucs. Si donc Montesquieu a vu se rétracter
ces papilles, il n’a pas vu en réalité les vraies cellules gustatives, qui n’ont été découvertes que depuis quelques années, les bourgeons gustatifs qui sont situés beaucoup plus profondément ; il ne peut donc pas tirer de ses observations des remarques justes sur le fonctionnement même du goût. D’autre part, il n’a pas le droit de comparer les efets de la congélation avec ceux du refroidissement pur et simple. La température générale de notre corps ne varie que dans des limites insignifiantes, suivant les pays (autour de 37°>, et la langue en particulier est dans des conditions de température à peu près invariables.
3. Erreur déjà vue, d’autant plus grave ici que Montesquieu veut étendre aux terminaisons sensibles du derme, qui, elles, sont très profondément situées, les observations faites sur les « houppes » de la langue.
plaisirs ; elle sera plus grande dans les pays tempérés ; dans les pays chauds, elle sera extrême. Gomme on distingue les climats par les degrés de latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrés de sensibilité. J’ai vu les opéras d’Angleterre et d’Italie : ce sont les mêmes pièces et les mêmes acteurs ; mais la même musique produit des effets si différents sur les deux nations, l’une est si calme, et l’autre si transportée, que cela paraît inconcevable.
Il en sera de même de la douleur ^ ; elle est excitée en nous par le déchirement de quelque fibre de notre corps. L’auteur de la nature a établi que cette douleur serait plus forte à mesure que le dérangement serait plus grand : or, il est évident que les grands corps et les fibres grossières des peuples du Nord sont moins capables de dérangement que les fibres délicates des peuples des pays chauds : l’âme y est donc moins sensible à la douleur. Il faut écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment