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Livre XIV, chap. xiii : Effets qui résultent du climat de VAngle

terre.

MONTESQUIEU

je dis que les mœurs et les manières de cette nation devraient avoir un grand rapjDort à ses lois.

Gomme il* y aurait dans cet Etat deux pouvoirs visibles, la puissance législative et l’exécutrice, et que tout citoyen y aurait sa volonté propre, et ferait valoir à son gré son indépendance, la plupart des gens auraient plus d’affection pour une de ces puissances que pour rautre, le grand nombre n’ayant pas ordinairement assez d’équité ni de sens pour les affectionner également toutes les deux.

Et, comme la puissance exécutrice, disposant de tous les emplois, pourrait donner de grandes espérances et jamais de craintes, tous ceux qui obtiendraient d’elle seraient portés à se tourner de son côté, et elle pourrait être attaquée par tous ceux qui n’en espéreraient rien b

Toutes les passions y étant libres, la haine, l’envie, la jalousie, l’ardeur de s’enrichir et de se distinguer, paraîtraient dans toute leur étendue ; et, si cela était autrement, l’Etat serait comme un homme abattu par la maladie, qui n’a point de passions parce qu’il n’a point de forces^.

La haine qui serait entre les deux partis durerait, parce qu’elle serait toujours impuissante.

Ces partis étant composés d’hommes libres, si l’un prenait trop le dessus, l’effet de la liberté ferait que celui-ci serait abaissé, tandis que les citoyens, comme les mains qui secourent le corps, viendraient relever l’autre 3.

Gomme chaque particulier, toujours indépendant, suivrait beaucoup ses caprices et ses fantaisies, on changerait souvent de parti ; on en abandonnerait un où l’on laisserait tous ses amis, pour se lier à un autre dans lequel on trou-

1. Le roi n’assistant plus aux délibérations (cf. p. 271, n. l),un des ministres est chargé de lui en communiquer les résultats; c’est le « premier ministre comme on dit déjà au 18® siècle.

Or, comment imposer à celui-ci des collègues avec lesquels il ne pourrait pas s’entendre? Le roi fait donc appeler un homme politique, le charge de désigner ses collaborateurs ; comme la majorité est formée des hommes d’un même parti, les ministres seront tous du même parti ; les ministres qui ont la puissance exécutrice sont donc solidaires, responsables, mais ils ont le roi sous leur dépendance ; ce sont

les ministres qui disposent de tout.

2. Nouvelle preuve que, dans un pays pbre, les brigues et les passions sont nécessaires.

.3. Il y a en effet deux grands partis : les tories, partisans du droit divin du roi (gentilshommes propriétaires, évêques, pasteurs de l’Eglise anglicane) — les whig's, parlementaires (grands seigneurs, protestants dissidents, représentants des villes et de l’Ecosse). Les whigs étaient alors tout-puissants, et allaient l’être pendant un demi-siècle ; de même, quand en 1783 le parti tory prend le pouvoir, il le garde un demi-siècle, jusqu’en 1830.

DE l’ESPUIT des LOIS

verait tous ses ennemis ; et souvent, dans celte nation, on pourrait oublier les lois de l’amitié et celles de la haine.

Le monarque serait dans le cas des particuliers ; et, contre les maximes ordinaires de la prudence, il serait souvent obligé de donner sa confiance à ceux qui l’auraient le plus choqué, et de disgracier ceux qui l’auraient le mieux servi, faisant par nécessité ce que les autres princes font par choix h

On craint de voir échapper un bien que l’on sent, que l’on ne connaît guère, et qu’on peut nous déguiser ; et la crainte grossit toujours les objets. Le peuple serait inquiet sur sa situation, et croirait être en danger dans les moments même les plus sùrs^.

D’autant mieux que ceux qui s’opposeraient le plus vh^ement à la puissance exécutrice, ne pouvant avouer les motifs intéressés de leur opposition, ils^ augmenteraient les terreurs du peuple, qui ne saurait jamais au juste s’il serait en danger ou non. Mais cela même contribuerait à lui faire éviter les vrais périls où il pourrait dans la suite être exposé.

Mais le corps législatif ayant la confiance du peuple, et étant plus éclairé que lui, il pourrait le faire revenir des mauvaises impressions qu’on lui aurait données, et calmer ses mouvements^.

C’est le grand avantage qu’aurait ce gouvernement sur les démocraties anciennes, dans lesquelles le peuple avait une puissance immédiate^, car, lorsque les orateurs l’agitaient, ces agitations avaient toujours leur effet.

Ainsi, quand les terreurs imprimées n’auraient point d’objet certain, elles ne produiraient que de vaines clameurs

1. George II qui régnait alors fut obligé pendant tout son règne, après le ministère de lord Carteret, de ne prendre que des ministres qu’il détestait. Un jour qu’il manifestait devant le chancelier sa haine contre ses ministres « qu’on l’avait forcé à prendre par des menaces » :

« On n’a usé, dit doucement le chancelier, que de l’humble avis de vos serviteurs, soutenu par la raison qui les a convaincus que cette mesure était nécessaire pour votre service. Vos ministres, Sire, ne sont que les instruments de votre gouvernement. — Les ministres, riposta

le souverain, sont le roi dans ce pays ».

2. « Que si la même nation avait encore reçu du climat un certain caractère d’impatience qui ne lui permit pas de souftrir longtemps les mêmes choses...», dit Montesquieu (L. XIV, chap.

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