‹ Morceaux choisisChapitre 325 sur 369 · On remarquera ici et plus haut quelque « remplissage · texte numérisé non relu

On remarquera ici et plus haut quelque « remplissage

« J’estime fort votre style flatteur, et votre prose, encor qu'un peu traînante », disait Voltaire a Fénelon. Il y a un peu de cela ici, avec cependant plus de « traits ». Cf. p. 323, n. 2.

ARSACE ET ISMÉNIE

seule ; dix millions d’hommes""élaient à ses pieds, et elle se croyait abandonnée.

Arsace lit d’abord venir le prince d’Hircanie.

« Vous avez, lui dit-il, paru devant moi, et les fers ont tombé de vos mains ^ ; il ne faut point qu’il y ait d’infortuné dans l’empire du plus heureux des mortels.

« Quoique je vous aie vaincu, je ne crois pas que vous m’ayez cédé en courage : je vous prie de consentir que vous me cédiez en générosité^. »

Le caractère de la reine était la douceur, et sa fierté naturelle disparaissait toujours toutes les fois qu’elle devait disparaître.

<( Pardonnez-moi, dit-elle au prince d’flircanie, si je n’ai pas répondu à des feux qui n’étaient pas légitimes 3. L’épouse d’ Arsace ne pouvait pas être la vôtre : vous ne devez vous plaindre que du destin.

« Si l’Hircanie et la Bactriane ne forment pas un même empire, ce sont des Etats faits pour être alliés. Isménie peut promettre de l’amitié, si elle n’a pu promettre de l’amour. »

« Je suis, répondit le prince, accablé de tant de malheurs et comblé de tant de bienfaits, que je ne sais si je suis un exemple de la bonne ou de Ir mauvaise fortune.

« J’ai pris les armes contre vous pour me venger d’un mépris que vous n’aviez pas. Ni vous ni moi ne méritions que le ciel favorisât mes projets. Je vais retourner dans l’Hircanie ; et j’y oublierais bientôt mes malheurs, si je ne comptais parmi mes malheurs celui de vous avoir vue, et celui de ne plus vous voir.

c( Votre beauté sera chantée dans tout l’Orient ; elle rendra le siècle où vous vivez plus célèbre que tous les autres ; et, dans les races futures, les noms d’ Arsace et d’Isménie seront les titres les plus flatteurs pour les belles et les amants^. »

[Tel est le premier acte des nouveaux souverains : c’est un acte de clémence et de générosité. Désormais, Arsace et Isménie vont fournir des modèles de sage administration à tous les princes de l’univers, et

1. Sur la différence entre «j’ai descendu » et «je suis descendu », cf. p. 329, n. 1.

2. Consentir que (et non à ce qiie)^ tel est bien le tour qu’emploient constamment les auteurs.

3. Phraséologie galante. La reine Isménie parle devant un courtisan français.

4. Douplcts precieux, et cependant simples et faciles, très peu « orientaux » d’ailleurs.

Notez la lin de la dernière strophe et son rythme heureux et aisé : « Et dans les races futures 1 Les noms d’Arsace et d’Isménie 1 Seront les titres les plus flatteurs | Pour les belles et les amants ».

MONTESQUIEU

voici comment se termine cette histoire orientale à l’usage des monarques de l’Europe de l’Occident :]

Jamais les Bactriens ne virent des temps si heureux, Arsace et Isménie disaient qu’ils régnaient sur le meilleur peuple de l’univers ; les Bactriens disaient qu’ils vivaient sous les meilleurs de tous les princes.

Il disait qu’étant né sujet, il avait souhaité mille fois de vivre sous un bon prince, et que ses sujets faisaient sans doute les mêmes vœux que lui.

Il ajoutait qu’ayant le cœur d’Isménie, il devait lui offrir tous les cœurs de l’univers : il ne pouvait lui apporter un trône, mais des vertus capables de le remplir.

11 croyait que son amour devait passer à la postérité, et qu’il n’y passerait jamais mieux qu’avec sa gloire. Il voulait qu’on écrivît ces paroles sur son tombeau : Isménie a eu pour époux un roi chéri des mortels.

Il disait qu’il aimait Aspar, son premier ministre, parce qu’il parlait toujours des sujets, plus rarement du roi, et jamais de lui-même h

« Il a, disait-il, trois grandes choses : l’esprit juste, le cœur sensible, et l’âme sincère. »

Arsace parlait souvent de l’innocence^ dé son administration. 11 disait qu’il conservait ses mains pures, parce que le premier crime qu’il commettrait déciderait de toute sa vie et que là commencerait la chaîne d’une infinité d’autres.

« Je punirais, disait-il, un homme sur des soupçons. Je croirais en rester là ; non : de nombreux soupçons me viendraient en foule centre les parents et les amis de celui que j’aurais fait mourir. Voilà le germe d’un second crime. Ces actions violentes me feraient penser que je serais haï de mes sujets : je commencerais à les craindre. Ce serait le sujet de nouvelles exécutions, qui deviendraient elles-mêmes le sujet de nouvelles frayeurs.

c< Que si ma vie était uiie fois marquée de ces sortes de taches, le désespoir d’acquérir une bonne réputation viendrairme saisir, et, voyant que je n’effacerais jamais le passé, j’abandonnerais l’avenir. »

Arsace aimait si fort à conserver les lois et les anciennes coutumes des Bactriens, qu’il tremblait toujours au mot de

1. Nous sommes bien devant le trio : Télémaque, Antiope, Mentor ; mais, à des phrases comme celles-ci, on reconnaît

la main de Montesquieu.

2. Sens latin : in-nocens, « qui est exempt de toute culpabilité ».

ARSAGE ET ISMÉNIE

la réformalion des abus, parce qu'il avait souvent remarqué que chacun appelait loi ce qui était conforme à ses vues, et appelait abus tout ce qui choquait ses intérêts^ ;

Que, de corrections en corrections d’abus, au lieu de rectifier les choses, on parvenait à les anéantir.

Il était persuadé que le bien ne devait couler dans un Etat que par le canal des lois ; que le moyen de faire un bien permanent, c’était en faisant le bien, de les suivre ; que le moyen de faire un mal permanent, c’était, en faisant le mal, de les choquer ;

Que les devoirs des princes ne consistaient pas moins dans la défense des lois contre les passions des autres que contre leurs propres passions ;

Que le désir général de rendre les hommes heureux était naturel aux princes ; mais que ce désir n’aboutissait à rien, s’ils ne se procuraient continuellement des connaissances particulières pour y parvenir ;

Que, par un grand bonheur, le grand art de régner demandait plus de sens que de génie, plus de désir d’acquérir des lumières que de grandes lumières, plutôt des connaissances pratiques que des connaissances abstraites, plutôt un certain discernement pour connaître les hommes que la capacité de les former ;

Qu’on apprenait à connaître les hommes en se communiquant à eux, comme on apprend toute autre chose ; qu’il est très incommode pour les défauts et pour les vices de se cacher toujours ; que la plupart des hommes ont une enveloppe, mais qu’elle tient et serre si peu^, qu’il est très difficile que quelque côté ne vienne à Se découvrir.

Arsace ne parlait jamais des affaires qu’il pouvait avoir avec les étrangers; mais il aimait à s’entretenir de celles do l’intérieur de son royaume, parce que c’était le seul moyen

1. Voici une poignée de maximes sur le roi idéal d’après Montesquieu. On voit en quoi Montesquieu se sépare des hardis réformateurs de la deuxième moitié du siècle : « On nous prêche sans cesse la prudence, dira Diderot à Grimm j mais, considérez, s’il vous plaît, que, s’il n’y avait jamais eu que des hommes prudents sur la terre, les écrits de Platon, de Cicéron, de Montesquieu n’auraient jamais existé ». Montesquieu (comme Cicéron d’ailleurs) doit être,

malgré Diderot, placé parmi les <( modérés ».

Notez d‘ailleurs dans tout ce passage que, contrairement aux philosophes qui attendent la régénération sociale du despotisme éclairé et qui n’adoptent pas la théorie de la séparation des pouvoirs, Montesquieu attend les seules transformations durables des réformes accomplies dans le sens des lois.

2. Style vif et imagé : la suppression des compléments rend le tour plus piquant.

MONTÉ SQÜÎEÜ

de le bien connaître; et là-dessus il disait qu’un bon prince devait être secret^, mais qu’il pouvait quelquefois l’être trop.

Il disait qu’il sentait en lui-même qu’il était un bon roi ; qu’il était doux, affable, humain; qu’il aimait la gloire, qu’il aimait ses sujets; que cependant si, avec ces belles qualités, il ne s’était gravé dans l’esprit les grands principes de gouvernement, il seratt arrivé la chose du monde la plus triste, que ses. sujets auraient eu un bon roi, et qu’ils auraient peu joui de ce bonheur ; et que ce beau présent de la Providence aurait été en quelque sorte inutile pour eux.

c( Celui qui croit trouver le bonheur sur le trône se trompe, disait Arsace : on n’y a que le bonheur qu’on y a porté, çt souvent même on y risque ce bonheur que l’on a porté. Si donc les dieux, ajoutait-il, n’ont pas fait le commandement pour' le bonheur de ceux qui commandent, il faut qu’ils Paient fait pour le bonheur de ceux qui obéissent » Arsace savait donner, parce qu’il savait refuser.

« Souvent, disait-il, quatre villages ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir misérable, ou à un misérable prêt à devenir grand seigneur. Je puis bien enrichir la pauvreté d’état; mais il m’est impossible d’enrichir la j)auvreté de luxe^ »

Arsace était plus curieux^ d’entrer dans les chaumières que dans les palais de ses grands.

« C’est là que je trouve mes vrais conseillers. Là je me ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Ils disent leurs besoins. Ce sont les petits malheurs de cha-

1*. Non pas : « séparé des autres » puisqu’il «doit se communiquer à eux », mais «sachant se taire ». « Ces deux capitaines n’étaient pas assez secrets dans leurs entreprises». (2'clémaqiie, L. XVI.)

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