Sur Florus, cf. p. 154 n
Il eût fallu ajouter que ces « fautes » étaient injustement reprochées à Annibal ; c’est l’avis de Montesquieu lui-même au chapitre IV de ses Considérations.
ESSAI SUR LE GOUT
il aima mieux en jouir ; cum Victoria posset iiti, frui ma^ luit ».
Il nous donne une idée de toute la guerre de Macédoine quand il dit : « Ce fut vaincre que d’y entrer ; introisse vic^ toria fuit »
Il nous donne tout le spectacle de la vie de Scipion^, quand il dit de sa jeunesse : « C’est le Scipion qui croît pour la destruction de l’Afrique ; hic erit Scipio qui in exitum Africae crescit ». Vous croyez voir un enfant qui croît et s’élève comme un géant.
Enfin il nous fait voir le grand caractère d’Annibal, la situation de l’Univers et toute la grandeur du peuple romain, lorsqu’il dit : « Annibal fugitif cherchait au peuple romain un ennemi par tout l’univers^; qui, , pro/ugus ex Africa, hostem populo romano toto orbe quaerebat*»
Des plaisirs de Tordre.
Il ne suffît pas de montrer à l’âme beaucoup de choses, il faut les lui montrer avec ordre ; car pour lors nous nous ressouvenons de ce que nous avons vu, et nous commençons à imaginer ce que nous verrons : notre âme se félicite de son étendue'^ et de sa pénétration ; mais, dans un ouvrage où il n’y a point d’ordre, l’âme sent à chaque instant troubler celui qu’elle y veut mettre. La suite que l’auteur s’est faite, et celle que nous nous faisons, se confondent^ ; l’âme ne retient rien, ne prévoit rien ; elle est humiliée par la con-
1. « La Macédoine était presque entourée de montagnes inaccessibles ; les peuples en étaient très propres à la guerre, courageux, obéissants, industrieux, infatigables... » (Considérations, ch. V.)
2. P. Cornélius Scipio, chanté ar Ennius ; le futur vainqueur e l’Espagne et de Carthage,
qu’on nomme le premier Alricain (235-183 av. J.-C.)- On lira dans Tite-Live, L. XXVI, chap.
XIX, les prodiges qui avaient signalé sa naissance.
3. Chez Antiochus, roi de Syrie, chez Prusias, roi de Bithynie, qui consentit à livrer son
hôte, Annibalpoursuivit ses projets de revanche. Les Romains ne respirèrent que lorsque le grand vaincu se fut empoisonné pour ne pas tomber entre leurs mains.
4. Etendue = faculté de comprendre un grand nombre d’objets sans les confondre. « Je ne me lasserai point d’admirer la prodigieuse étendue de tète qu’il lui a fallu pour conduire des drames de 30 à 40 personnages », écrit Diderot dans VELoge de Richardson.
5. Se confondent = ne peuvent plus se distinguer, d’où obscurité et incertitude.
MONTESQUIEU
fusion de ses idées, par Finanitéi qui lui reste; elle est vainement fatiguée, et ne peut goûter aucun plaisir : c’est pour cela que, quand le dessein n’est pas d’exprimer oju de montrer la confusion, on met toujours de l’ordre dans la confusion même. Ainsi les peintres groupent leurs figures; ainsi ceux qui peignent les batailles mettent-ils sur le devant de leurs tableaux les choses que l’œil doit distinguer, et la confusion dans lè fond et le lointain 2.
[ <r S’il faut de l’ordre dans les choses, il faut aussi de la variété, sans ce a râmejanguit » ; de là le chapitre : des Plaisirs de la Variété, auquel succède celui des Plaisirs de la Symétrie ; mais « si l’âme aime la symétrie, elle aime aussi les contrastes )■), de là le chapitre : Des Contrastes, lié lui-même intimement à celui qui suit : Des plaisirs de la Surprise. Développés suivant la même méthode, ils nous conduisent à une partie plus générale : Des diverses causes qui peuvent produire un sentiment, à laquelle se rattache la partie intitulée : De la Sensibilité.
Nous passons alors — je ne dis pas suivant une route très nette et où les poteaux indicateurs soient très bien disposés — aux chapitres qui portent ces titres : Autre effet des Liaisons que l’âme met aux choses ; De la Délicatesse ; Du Je ne sais quoi ; Progression de la Surprise ,* le morceau qui vient immédiatement après est un cas particulier de ce dernier chapitre.]
Des beautés qui résultent d'un certain embarras de l’âme.
Souvent la surprise vient à l’âme de ce qu’elle ne peut pas concilier ee qu’elle voit avec ce qu’elle a vu. Il y a en Italie un grand lac qu’on appelle le Lac-Majeur ^ ; c’est une
1. Au propre, Pinanité est l’état de ce qui est vide ; au figuré, le terme est synonyme de vide et de vanité. « Dans quelle inanité demeure-t-on? », dit Bossuet.
L’expression : « par l’inanité q^ui lui reste », serait plus procne de celle-ci ; la nuance est visible.
2. *Eîmliquer ce mot de Daudet ; « Un livre est un organisme ; s’il n’a pas ses parties en places il meurt ; et son cadavre est un scandale ». Vous montrerez qu’il est vrai de toute œuvre d’art, et vous le rapprocherez de cet autre mot de Daudet :
(c L’art n’est pas seulement l’expression d’un tempérament. Il est aussi une maîtrise, et une composition de soi-mérae- • . ».
(Cf. dans L.-A. Daudet : Alphonse Daudet, toute la partie intitulée : Vie et Littérature.)
3. Le célèbre Lago-Maffp^ior^f situé entre la Suisse (Tessln), le Piémont et la Lombardie, dto© superficie de 60 Idl. sur 7 (plui de 200 hectares). Les quatre îles Borromées qui se baignent dans le lac n’étaient avant 1671 que des rochers stériles ; elles furent transformées par Vltaîiano Borromée ; Isolino, Isola Madré,
ESSAI SUR LE GOUT
petite mer dont les bords ne montrent rien que de sauvage. A quinze milles dans le lac, sont deux îles^ d’un quart de mille de tour, qu’on appelle les Borromées, qui sont, à mon avis, le séjour du monde le plus enchanté. L’âme est étonnée de ce contraste romanesque^, de rappeler avec plaisir les merveilles des romans, où, après avoir passé par des rochers et des pays arides, on se trouve dans un lieu fait pour les fées^
Tous les contrastes , nous frappent, parce que les choses en opposition se relèvent toutes les deux : ainsi, lorsqu’un petit homme est auprès d’un grand, le petit fait paraître l’autre plus grand, et le grand fait paraître l’autre plus petite.
Ces sortes de surprises font le plaisir que l’on trouve dans toutes les beautés d’opposition ^ dans toutes les antithèses et ligures pareilleSi Quand Florus dit : « Sore et Algide (qui le croirait ?) nous ont été formidables ; Satrique et Gornicule étaient des provinces ; nous rougissons des Boviliens et des Veruliens, mais nous en avons triomphé ; enfin Tibur, notre faubourg, Préneste®, où sont nos
Isella, Isola Bella, devinrent de vrais bouquets de verdure, d’orangers, d’arbres des climats chauds, qui ont fait l’admiration de Montesquieu.
1. Quatre en réalité. Montesquieu ne songe ni à Isolino, qui est très près de la côte, ni à Isella qui n’a qu’un demi-mille carré de superficie.
2. «Romanesque» ; Rousseau dira : « romantique ». Pour constater le « progrès » du sentiment de la nature du début à la fin du 18® siècle, voir dans la collection les Morceaux choisis de Rousseau, éd. Mornet, p. 118, etc.
3. Quelque négligence : «étonnée de rappeler», « fait pour les fées. »
4. On sait quel parti le romantisme tirera de cette théorie artistique.