Mélanges inédits de Montesquieu, Introduction, p. xv sq
MONTESQUIEU
en place : mais lorsque par le succès des Lettres Persanes j’eus peut-être prouvé que j’en avais, et que j’eus obtenu quelque estime de la part du public, celle des gens en place se refroidit ; j’essuyai mille dégoûts. Comptez qu’intérieurement blessés de la réputation d’un homme célèbre, c’est pour s’en venger qu’ils l’humilient, et qu’il faut soi-même mériter beaucoup d’éloges pour supporter patiemment l’éloge d’autrui*
Maximes littéraires.
D’abord les ouvrages donnent de la réputation à l’ouvrier, et ensuite l’ouvrier aux ouvrages.
Les ouvrages qui ne sont point de génie ne prouvent que la mémoire ou la patience de l’auteur.
Je n’aime pas les discours oratoires, ce sont des ouvrages d’ostentation.
Ce qui manque aux orateurs en profondeur, ils vous le donnent en longueur.
Un homme qui écrit bien n’écrit pas comme on écrit, mais comme il écrit : et c’est souvent en parlant mal qu’il parle bien.
Le style enflé et emphatique est si bien le plus aisé, que, si vous voyez une nation sortir de la barbarie, vous verrez que son style donnera d’abord dans le sublime, et ensuite descendra au naïf. La difficulté du naïf est que le bas le côtoie : mais il y a une différence immense du sublime au naïf, et du sublime au galimatias.
Le Goût de Montesquieu.
Je n’ai guère donné mon jugement que sur les auteurs que j’estimais, n’ayant guère lu, autant qu’il m’a été possible, que ceux que j’ai crus les meilleurs.
MES PENSÉES
Montesquieu, juge des Anciens.
L’ouvrage divin de ce siècle, Télémaque^, dans lequel Homère semble respirer, est une preuve sans réplique de l’excellence de cet ancien poète. Pope seul a senti la grandeur d’Homère 2.
Sophocle, Euripide, Eschyle, ont d’abord porté le genre d’invention au point que nous n’avons rien changé depuis aux règles qu’ils nous ont laissées ; ce qu’ils n’ont pu faire sans une connaissance parfaite de la nature et des passions.
J’ai eu toute ma vie un goût décidé pour les ouvrages des anciens: j’ai admiré plusieurs critiques faites contre eux^, mais j’ai toujours admiré les anciens. J’ai étudié mon goût, et j’ai examiné si ce n’était point un de ces goûts malades sur lesquels on ne doit faire aucun fond ; mais plus j’ai examiné, plus j’ai senti que j’avais raison d’avoir senti comme j’ai senti.
Il faut réfléchir sur la Politique d’Aristote et sur les Deux Républiques de Platon ^ si l’on veut avoir une juste idée des lois et des mœurs des anciens Grecs.
Les chercher dans leurs historiens, c’est comme si nous voulions trouver les nôtres en lisant les guerres de Louis
Les livres anciens sont pour les auteurs, les nouveaux pour les lecteurs.
Plutarque me charme toujours : il y a des circonstances attachées aux personnes, qui font grand plaisir
Jamais philosophe n’a mieux fait sentir aux hommes les