‹ Morceaux choisisChapitre 49 sur 369 · Voir plus bas ; Esprit des Lois, pp. 243 sq · texte numérisé non relu

Voir plus bas ; Esprit des Lois, pp. 243 sq

XI me parait impossible de ne pas songer, en lisant cette définition de la loi morale, à la définition fameuse des lois qu’on trouvera plus loin, p. 216.

3. (( Je reconnais là, dit un moralistecritique, le langage de Socrate, de Platon, d’Aristote, de Zénon, de Chrysippe, de Cicéron, de Sénèque, de Marc-Aurèle, et de tous les grands pliilosophes des temps modernes. Voilà donc la morale fondée sur une base vraiment ratiouneJîe. Ce

MONTESQUIEU

Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports ; souvent même lorsqu’ils les voient, ils s’en éloignent, et leur intérêt est toujours ce qu’ils voient le mieux. La justice élève sa voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.

Les hommes peuvent faire des injustices, parce qu’ils ont intérêt de les commettre i, et qu’ils préfèrent leur propre satisfaction à celle des autres. C’est toujours par un retour sur eux-mêmes qu’ils agissent : nul n’est mauvais gratuitement ^ ; il faut qu’il y ail une raison qui détermine, et cette raison est toujours une raison d’intérêt.

Mais il n’est pas possible que Dieu fasse jamais rien d’injuste: dès qu’on suppose qu’il voit la justice, il faut nécessairement qu’il la suive ; car, comme il n’a besoin de rien et qu’il se suffît à lui-même, il serait le plus méchant de tous les êtres, puisqu’il le serait sans intérêt.

Ainsi, quand il n’y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice, c’est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s’il existait, serait nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l’être du joug de l’équité^.

Voilà, llhédi, ce qui m’a fait penser que la justice est éternelle, et ne dépend point des conventions humaines ; et quand elle en dépendrait, ce serait une vérité terrible qu’il faudrait se dérober à soi-même^.

n’est plus le plaisir, ni l’intérêt bien entendu, c’est la raison même, l’éternelle raison qui -est la source des lois morales ...» (Barxi : Histoire des Idées morales et politiques au 18^ siècle, VHP leçon, Montesquieu.)

1. Avoir intérêt de {commeavoir intérêt d) — trouver qu’il nous Unpprte de.

2. Gratuitement = sans motifs pour le seul plaisir de l’être.

Cf. la formule socratique ou platonicienne : « Nul n’est méchant volontairement», cfui est différente, mais qui se ramène à celle-ci.

C’est l’ignorance qui rend l’homme immoral, il serait bon s’il avait la science du bien, dit la philosophie platonicienne ; c’est l’ignorance qui rend l’homme mauvat? juge de son intérêt,

il serait bon s’il comprenait que le bonheur particulier et le bonheurgénéral sont indissolubles, dit la « philosophie » du 18« siècle.

3. Nobles paroles empreintes du plus fier stoïcisme : il y a ici une couleur antique qui est à remarquer. On lira des passages de Sophocle, de Platon, de Xénophon, d’Aristote, de Cicéron, etc., de tous les grands esprits de l’antiquité qui ont proclamé que l’ouligalion morale avait son fondement dans la nature de l’homme, et qu’elle reposait non sur la loi écrite, mais sur la loi immuable et éternelle de la raison.

4. Le 18® siècle était prêt, quoiqu’on en ait dit, à plus d’un acte de foi ; il y a toujours un

LETTRES PERSANES

Nous sommes entourés d’hommes plus forts que nous ; ils peuvent nous nuire de mille manières différentes ; les trois quarts du temps ils peuvent le faire impunément h Quel repos pour nous de savoir qu’il y a dans le cœur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en notre faveur, et nous met à couvert de leurs entreprises !

Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle, nous passerions devant les hommes comme devant les lions^ ; et nous ne serions jamais assurés un moment de notre bien, ni de notre honneur et de notre vie.

Toutes ces pensées m’animent contre ces docteurs^ qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance ; qui le font agir d’une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de peur de l’ofTenser; qui le chargent de toutes les imperfections qu’il punit en nous, et, dans leurs opinions contradictoires, le représentent tantôt comme un être mauvais, tantôt comme un être qui hait le mal et le punit.

Quand un homme s’examine, quelle satisfaction pour lui de trouver qu’il a le cœur juste ! Ce plaisir, tout sévère qu’il est, doit le ravir : il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne l’ont pas, qu’il se voit au-dessus des tigres et des ours**. Oui, Rhédi, si j’étais sûr de suivre toujours inviolablement cette équité que j’ai devant les yeux, je me croirais le premier des hommes.

De Paris, le R" de la lune de Gemmadi 1, 1715.

[Rica est allé aux Invalides, tt loue cette institution en quelques lignes (LXXXIV) ; Usbek s’est rendu compte des maux causés par la Révocation de l’Édit de Nantes : cela lui rappelle ce qui s’est passé en

moment où ces « raisonneurs »

s’arrêtent et affirment quand ils ne peuvent plus promer.

1. Impunément = non pas sans en tirer vengeance (cf. Èritannicus, même collection, Acte II, SC. 2, p. 60, V. 445 et note); mais sans dommage pour soi, sans punition.

2. On voit comment cette morale rationnelle est exclusivement une morale sociale.

Gf.SuLLY-PRUDUOMMEdansun

mouvement analogue disant (Le Songe) :

Je trouvais des lions debout dans mon [chemin.

3. Sens étymologique, qui enseignent (lat. : qui docent), puis plus spécialement « qui enseignent les dogmes du christianisme ».

4. Pensée antique : que de passages analogues se présentent à l’esprit pour qui connaît la littérature grecque et latine l

MONTESQUIEU

Orient, et Ini fournit l’occasion de défendre cette grande idée du i8‘ siècle : la tolérance religieuse :]

La tolérance religieuse.

Page 1