‹ Morceaux choisisChapitre 83 sur 369 · Plutarque raconte que C · texte numérisé non relu

Plutarque raconte que C

Metellus lui demanda, devant le sénat, où s’arrêterait la liste

MONTESQUIEU

« père, leur fils ou leur frère. » Tous les Romains se sont tus devant moi^

« — Celte belle action dont vous me parlez me paraît bien imprudente 11 est vrai que vous avez eu pour vous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains : mais comment osâtes-vous leur parler de vous justifier, et de prendre pour juges des gens qui vous devaient tant de vengeances ?

« Quand toutes vos actions n’auraient été que sévères pendant que vous étiez le maître, elles devenaient des crimes affreux dès que vous ne l’étiez plus.

« — Vous appelez des crimes, me dit-il, ce qui a fait le salut de la république. Vouliez-vous que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat pour ce peuple qui, s’imaginant que la liberté doit être aussi extrême que le peut être l’esclavage, cherchait à abolir la magistrature même ?

« Le peuple, gêné par les lois et par la gravité du sénat, a toujours travaillé à renverser l’un et l’autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois, le fut toujours assez pour devenir son maître 3. C’est ainsi que nous avons vu finir tant de républiques dans la Grèce et dans l’ilalie.

« Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé^ d’occuper à la guerre ce peuple indocile. Il a été forcé malgré lui à ravager la terre, et à soumettre tant de nations dont l’obéissance nous pèse. A présent que l’univers n’a plus d’ennemis à nous donner quel serait le des-

1. Un jour il vient au Forum, congédie ses gardes, renvoie les licteurs, dépose ses insignes, et demande si quelqu’un a quelque chose à lui reprocher. Silence complet. 11 descend alors de la tribune, traverse lentement la foule, et, avec quelques amis, se retire à pied. On dit qu’un seul enfant osa le poursuivre de ses injures : « Cet enfant, dit Sylla avant de rentrer dans sa maison, sera cause que si jamais un autre parvient à la dictature, il n’abdiquera pas comme moi. »

2. Non : Sylla avait peuplé de ses créatures le sénat et les services publics ; la terreur qu’il inspirait était trop grande ; et puis, il y avait 120,000 vétérans

en Italie qui l’auraient vengé (voir plus bas, pp. 109 et 110).

Tout cela est d’ailleurs bien plus nettement exposé dans les Considérations.

3. Marins lui-même l’avait vu et avait tiré l’épée contre ses anciens amis.

4. Obligé non par les événements extérieurs, mais par la nécessité de chasser du forum le peuple indocile et qui était dangereux pour les privilèges de roligarchie.

5. Exagération : les guerres allaient continuer de plus belle.

Mais après son succès sur Mithridate et la paix de Dardanos (84), il pouvait croire à quelques années de tranquillité.

DIALOGUE DE SYLLA ET d’EUCRATE

tin de la .république ? Et sans moi le sénat aurait-il pu empêcher que le peuple, dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se livrât lui- même à Marins, ou au premier tyran qui lui aurait fait espérer l’indépendance ?

« Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu’à la servitude. Mais, quel que doive être le prix de celle noble liberté, il faut bien le payer aux dieux.

« La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des pays entiers ; et elle est pourtant utile aux humains.

« La postérité jugera ce que Rome n’a pas encore osé examiner ; elle trouvera peut-être que je n’ai pas versé assez de sang, et que tous les partisans de Marins n’ont pas été proscrits b

« — Il faut que je l’avoue, Sylla, vous m’étonnez. Quoi! c’est pour le bien de votre patrie que vous avez versé tant de sang ! et vous avez eu de l’attachement pour elle^l

« Eucrate, me dit-il, je n’eus jamais cet amour dominant pour la patrie, dont nous trouvons tant d’exemples dans les premiers temps de la république : et j’aime autant Coriolan, qui porte la flamme et le fer jusqu’aux murailles de sa ville ingrate, qui fait repentir chaque citoyen de l’affront que lui a fait chaque citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capitole^. Je ne me suis jamais piqué d’être l’esclave ni l’idolâtre de la société de mes pareils : et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par le mépris que j’ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j’ai traité le seul grand peuple de l’univers, de l’excès de ce mépris pour tous les autres.

« J’ai cru qu’étant sur la terre, il fallait que j’y fusse libre. Si j’étais né chez les barbares, j’aurais moins cherché à usurjier le trône pour commander que pour ne pas obéir. Né dans une république, j’ai obtenu la gloire des conquérants en ne cherchant que celle des hommes libres.

« Lorsqu’avec mes soldats je suis entré dans Rome, je

1. On parle de 15 consulaires, 90 sénateurs, 2,500 chevaliers assassinés (Appien). Le nombre des proscrits est évalué à 4,700.

2. Sylla préfère Coriolan qui, exilé en 492, ravage sa patrie, à Camille qui chassa, dit-on, les Gaulois de Rome en 390. Le

« patriotisme » n’est pas le fait de Sylla, d’après Montesquieu; Sylla n’est conduit que par ses « réflexions ». C’est déjà le « surhomme ». Notez ici la profondeur de cette psychologie de l’homme d’Etat, sans scrupules et sans préjugés.

ne respirais ni la fureur ni la vengeance J’ai jugé sans haine, mais aussi sans pitié, les Romains étonnés. « Vous « étiez libres, ai-je dit, et vous vouliez vivre en esclaves! « Non. Mais mourez, et vous aurez l’avantage de mourir « citoyens d’une ville libre ^ ».

« J’ai cru qu’ôter la liberté à une ville dont j’étais citoyen était le plus grand des crimes. J’ai puni ce crime là ; et je ne me suis point embarrassé si je serais le bon ou le mauvais génie de la république. Cependant le gouvernement de nos pères a été rétabli ; le peuple a expié tous les affronts qu’il avait faits aux nobles : la crainte a suspendu les jalousies ; et Rome n’a jamais été si tranquille^.

« Vous voilà instruit de ce qui m’a déterminé à toutes les sanglantes tragédies que vous avez vues. Si j’avais vécu dans ces jours heureux de la république où les citoyens, tranquilles dans leurs maisons, y rendaient aux dieux une âme libre, vous m’auriez vu passer ma vie dans cette retraite, que je n’ai obtenue que par tant de sang et de sueur.

« — Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le ciel ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous. Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu’un homme soit au-dessus de l’humanité, il en coûte trop cher à tous les autres^.

a Vous avez regardé l’ambition des héros comme une passion commune, et vous fi’avez fait cas que de l’ambition qui raisonne^. Le désir insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens, vous a fait prendre la résolution d’être un homme extraordinaire : l’amour de votre liberté vous a fait prendre celle d’être terrible et cruel. Qui dirait qu’un héroïsme de principe eût été plus funeste qu’un héroïsme d’impétuosité ? Mais si, pour vous empêcher d’être esclave, il vous a fallu usurper la dictature, comment avez-vous osé la rendre ? Le peuple romain, dites-vous, vous a vu désarmé, et n’a point attenté sur votre vie. C’est un danger auquel vous avez échappé ;

1. La première fois, il ne fait que traverser Rome pour se jeter en Etrurie. La seconde fois, il accourt devant Rome assiégée ar Pontius Télésinus, chef des amnites et par les généraux romains de l’autre parti ; une bataille acharnée s’engage à la nuit tombante ; 50.000 hommes, armi lesquels Pontius, toment morts (!«’• novembre 82).

Page 1