‹ Morceaux choisisChapitre 89 sur 369 · Malice un peu cherchée · texte numérisé non relu

Malice un peu cherchée

4. Nous voilà bien fixés puisque Sapho a vécu au début du 6® siècle ! Montesquieu s’amuse.

5. Nombreuses traductions du Tasse aux 16® et 17® siècles. En 1724, J.-B. Mirabeau, ancien militaire, ex-oratorien, secrétaire de la duchesse d’Orléans et précepteur de ses filles (1675-1760), en avait donné une en 2 vol.

in-12 : cette traduction et cette protection le conduisirent à l’Académie (1726), et son aftàbilité le fit nommer secrétaire perpétuel.

6. Une fois admise cette idée que, l’ouvrage est une traduction, l’éditeur est à l’aise pour en faire l’éloge. Mais Montesquieu ne se doutait peut-être pas à quel point il disait ici le contraire de la vérité I

MONTESQUIEU

aux critiques quel en était le modèle : ce qui devient un grand éloge, lorsque l’ouvrage n’est pas méprisable d’ailleurs.

Quelques savants n’y ont point reconnu ce qu’ils appellent l’art. Il n’est point, disent-ils, selon les règles. Mais si l’ouvrage a plu, vous verrez que le cœur ne leur a pas dit toutes les règles.

Un homme qui se mêle de traduire ne souffre point patiemment que l’on n’estime pas son auteur autant qu’il le fait^ ; et j’avoue que ces messieurs m’ont mis dans une furieuse colère : mais je les prie de laisser les jeunes gens juger d’un livre qui, en quelque langue qu’il ait été écrit, a certainement été fait pour eux. Je les prie de ne point les troubler dans leurs décisions. Il n’y a que des têtes bien frisées et bien poudrées qui connaissent tout le mérite du Temple de Gnide'^,

A l’égard du beau sexe je souhaite de tout mon cœur

que cet ouvrage puisse lui plaire

Que si les gens graves désiraient de moi quelque ouvrage moins frivole, je suis en état de les satisfaire. 11 y a trente ans que je travaille à un livre de douze pages, qui doit contenir tout ce que nous savons sur la métaphysique, la politique et la morale, et tout ce que de grands auteurs ont oublié dans les volumes qu’ils ont donnés sur ces scienceslà3.

4. On sait qu’aux 17® et 18e siècles, le verbe /aire remplace le verbe précédent si on ne veut pas le répéter :

Il le poursuit partout comme un chien [fait sa proie. (Boileau).

2. Très-juste, sous une forme plaisante : frisées et poudrées, à la mode de la Régence.

3. Le dernier trait est un des plus amusants ; Voltaire en offre plus d’un de ce genre.

NOTES DE VOYAGE (1728

L’œuvre expliquée.

[Nous avons indiqué dans notre (p. 19) les principales stations

des Voyages de Montesquieu. Sainte-Beuve avait mis au crayon sur un exemplaire des Œuvres du Président, ces mots « Je disais que j’aimerais mieux un Journal de Voyage complet, contenant les observations directes de Montesquieu, que tout VEsprit des Lois. » Sans aller jusque-là, tout le monde partageait cependant les regrets du grand critique. Plus heureux désormais que Sainte-Beuve, nous pouvons, grâce à la superbe édition des Voyages de Montesquieu, connaître une bonne partie au moins des notes que l’illustre touriste avait prises. Avec une rare conscience et grâce à l’appui de quelques dévouements appréciables, M. le baron Albert de Montesquieu nous a donné, dans deux beaux volumes (Bordeaux, G. Gounouilhou, 1894-95), ce qui est resté des observations si vivantes que le futur auteur de VEsprit des Lois accumulait au jour le jour. Nous lisons dans la Préface du premier volume :

(( Montesquieu rapporta de son voyage à travers V Autriche, la Hongrie, V Italie, V Allemagne et la Hollande, une foule de notions sur les sujets les plus variés. Rien n^était étranger à cet esprit curieux, sinon les spéculations mathématiques. Agriculture, commerce et industrie, travaux puhlics et constructions navales, hygiène et finances, stratégie même, sciences physiques et naturelles, heaux-arts, tout l’intéressait. Sur tout, U s’efforçait d’obtenir des renseignements exacts et précis. Pour mieux se rendre compte des choses, il traçait au besoin des croquis rapides, qu’il dessinait d’une main inhabile, mais intelligente.

La diversité des notes que le Président recueillit ainsi au passage témoigne à quel point il avait le désir de tout connaître et le don de tout comprendre. Il possédait à un degré supérieur, éminent, ces deux qualités précieuses, nécessaires à l’historien, plus encore qu’au philosophe peut-être. Et chei lui, elles s’alliaient à l’art essentiel de contrôler les renseignements de détail au moyen de vues d’ensemble qui en fixent la valeur relative et absolue. » (Préface,

p. XXXIII.)

Quant aux Notes sur V Angleterre, publiées pour la première fois en 1818 dans l’édition Lefèvre, elles ont été réimprimées au tome VII de l’édition Laboulaye. C’est peu de chose, sans doute, en comparaison de ce qui a disparu ; du moins il est curieux de placer ces remarques en face des admirables chapitres de VEsprit des Lois que nous avons donnés (pp. 262 sq. ; 289 sq.), et il est piquant de suivre même imparfaitement Montesquieu, au milieu de ce peuple qu’il a si nettement critiqué avant d’en faire un magnifique éloge.

Il est clair qu’il ne faut pas juger le style de ces notes, jetées à la hâte sur un carnet de voyage, comme on jugerait la forme d’une œuvre

MONTESQUIEU

composée et écrite par un auteur en vue de la publication. Nous nous contenterons nous-même de donner les éclaircissements nécessaires à l’intelligence du texte, sans relever les incorrections, et, d’une manière générale, sans faire ni observations grammaticales ni remarques littéraires.]

VOYAGE EN ITALIE I. — Venise.

Le premier coup d’œii de Venise est charmant, et je ne sache point de ville où l’on aime le (sic^) mieux être, le premier jour, qu’à Venise, soit par la nouveauté du spectacle ou des plaisirs.

Le redoutable Conseil des Dix n’est pas le redoutable Conseil des Dix^ : un noble qui laisse prendre par peur une place imprenable dans la Morée n’a été condamné qu’à la prison^, et on le ballotte^ tous les ans pour sa grâce. Les lois ne sont plus observées : car, si un homme chagrin qui se trouve en place les fait exécuter, le parent ou le souffrant lui-même qui est élu après lui, s’en venge d’abord. Le mal est donc dans le changement perpétuel dans les places, qui se ballottent tous les seize mois.

Le peuple de Venise très soumis : un pauvre sénateur mettra un poisson dans sa manche sans qu’on dise rien^

Jalousie contre les sénateurs dans les anciennes républiques. — Je n’ai jamais si bien compris comment le peuple romain aimait tant César.

Il me paraît que la promenade est précisément un besoin des Français : les nations méridionales sont trop languis-

1. Nous reproduisons le texte dé l’édition de M. le baron Albert de Montesquieu; les « sic»

(ainsi) ont été introduits par l’éditeur lorsqu’il a pensé que la tournure ou l’expression employées étaient irrégulières ou pouvaient nous surprendre.

2. En 1728, peut-être ; mais il avait été redoutable, disposant arbitrairement et mystérieusement de la fortune publique et des fortunes privées, de l’existence des citoyens.

3. Oui, mais perpétuelle. Il s’agit de Frédéric Badoer qui assiégé par les Turcs, promit

de rendre Napoli-de-Malvasia s’il n’était pas secouru dans vingt jours.

4. oh votait à Venise avec de petites balles (ballottes) qu’on mettait dans telle ou telle urne pour voter oui ou non.

.5. Le sénat comptait alors près de 300 membres, qui y avaient accès à des titres divers : ce sont les rivalités perpétuelles du Sénat, essentiellement oligarchique, avec le reste de l’Etat, qui hâtèrent au 18e siècle la chute de Venise.

La plèbe était excitée contre le sénat et cela explique ce qui suit.

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale, 1741.)

Entrée du Grand Canal (le Canale Grande, de 60 à 70 ni. de largeur, c|ui divise Venise eu deux parties inégales); à gauche, l’église de Santa Maria délia Sainte.

Fig. 10. — Venise au XVIIE siècle.

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NOTES DE VOYAGE

santés, et les septentrionales, trop pesantes. Il y aà Venise des jardins dans les îles voisines ; presque personne ne s’y promène.

Le prince de Laronia, en Sicile, étant mécontent d’un avocat qui lui avait (fait) perdre un procès, loua huit braves pour l’assassiner. L’avocat en eut le vent. Il (sic) se raccommoda avec lui et donna ce qui restait à donner aux assassins à condition qu’ils ne tueraient pas l’avocat. Ils lui dirent : « Monsieur, cela vous plaît à dire ; mais nous ne pouvons pas l’épargner, parce qu’il a su que nous devions l’assassiner et il nous ferait assassiner nous-mêmes. »

Quatre jours après, il (sic) fut mort. — BonnevalL

Ce qui choque le plus dans notre gouvernement de France, c’est le style de nos bureaux : Le Roi est a toujours)) surpris d'apprendre. . le Roi est atoujoiirs» étonné. . , ; le Roi trouve très mauvais...; et autres phrases misérables qui n’aboutissent à rien, et qui n’augmentent pas la grandeur du Roi et de la moindre chose. C’est le cardinal de Richelieu, Louvois et Colbert, qui ont mis ce style aigre en usage. Je me souviens toujours de cette lettre de M. de Louvois à un officier d’une citadelle : c< Monsieur, le Roi a été très surpris d’apprendre que la corde du puits de votre citadelle était rompue depuis plus de quinze jours ». Ainsi il répondit : « Monseigneur, lorsque j’ai reçu la lettre dans laquelle vous me parliez de la triste nouvelle que le Roi avait eue de ce que la chaîne de notre puits s’était cassée, je l’avais déjà fait remettre ».

11 y a encore une chose, c’est que nos ministres français sont trop affairés, trop renfermés, trop impénétrables.

Les Autrichiens ont parfaitement évité ces deux défauts. D’un côté il n’y a rien de si poli que le style de leurs secrétaireries : ils vous avertissent plus qu’ils ne vous réprimandent, et ne vous reprennent jamais qu’en vous mettant dans la mémoire les actions que vous avez faites. De l’autre côté, les ministres sont triviaux comme des bornes^

1. Claude- Alex., comte de Bonneval (1675-1747), après s’être distingué aux batailles de Diep-

8e, de la Hogue, de Fieu rus, de erwinden, passe en 1706 dans Farmée impériale et se bat contre la France ; il avait été nommé membre du Conseil aulique (1715), et avait vaillamment combattu les Turcs, quand il insulta le prince Eugène. Dis-

gracie, il se retira a Venise en 1725. Il devait plus tard passer chez les Turcs, se faire musulman et devenir Achmet-Pacha.

Il essaj^a vainement d’organiser l’armée ottomane à l’européenne. Il mourut au moment où il se préparait, dit-on, à se convertir de nouveau.

2. Il me paraît qu’il y a ici une réminiscence, si vague soit-elle

IL — Etats Vénitiens.

Le Palma et souvent Tiiitoret^ ont des attitudes forcées. Pour donner du mouvement à leurs ligures, ils les font contraintes et dans des situations où on n’est point : témoin ce tableau de Palma qui est aux Jacobins de Padoue, où un ange a une cuisse, qui, si elle allait ainsi de côté, certainement serait rompue. Gela n’arrive point aux autres peintres lombards.

Dans toutes les villes, il y a toujours quelque tableau dont un voyageur a voulu donner autant de pistoles qu’il en pourrait tenir dessus ; de ce tableau on a voulu donner son pesant d’or : c’est toujours la même histoire^.

On juge des originaux et des copies par les grands traits qui sont dans un original : le copiste est obligé d’en faire, d’un, trois ou quatre. Gomme l’école de Venise avait beaucoup de facilité, et de hardiesse, et de grands traits, il est aisé de connaître les copies. Mais, comme les Flamands ne connaissaient pas les grands traits, on ne peut guère distinguer la copie de l’original.

Lorsqu’on veut voir si un tableau est retouché, il n’y a qu’à le mettre horizontalement et regarder de même, et ce qui est retouché paraîtra dessus l’autre, comme une nouvelle couche.

Il ne faut point que les plis de draperies soient trop petits : cela est vilain, confus ; il faut qu’ils soient grands, majestueux.

Gomme le jaune est la couleur qui fait le plus sortir, nous avons vu des tableaux où, pour avoir mis du jaune (le fond), tout sortait également et était sur la même ligne; ce qui était exécrable et fait un mauvais coloris.

de La Bruyère, chap.

VI, Des biens de Fortune, portrait de Clitiphon : « L’homme de lettres, au contraire, est trivial comme une borne au coin des places ». Cf. Montesquieu dans ses Pensées manuscrites :

«Je trouvais à Venise les ministres très affables. Je leur disais :

Vous êtes des ministres le matin et des hommes le soir ».

1. Palma Jacopo, le Jeune (Venise 4544-1628), neveu de Palma le Vieux (1480-1548), qui, après

avoir étudié les œuvres de Raphaël et Michel- Ange, mêla les principes de l’école romaine à ceux de l’école vénitienne.

Le Tintoret, Jacopo Robusti, (Venise 1512-1594), fils d’un «teinturier», élève brillant du Titien, dont il imitait le coloris, et de Michel-Ange dont il alla étudier le dessin, voir au Louvre son portrait peint par lui-même, le Christ mort^ Suzanne aiibain^ etc.

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