FÊTE DES MORTS
Vivants, qui, dans la paix d'une demeure close, Dormez, éveillez-vous ! Songez à cette chose Mystérieuse, sombre, et fatale pourtant, Qui partout et toujours est là qui vous attend ! O vivants, dans la paix d'une heureuse demeure, Songez, vous qui dormez peut-être pour une heure, A tous ceux qui se sont endormis pour toujours Avec l'illusion d'un Rêve, ou des amours !
A l'heure solennelle où la nuit souveraine S'étendait sur les bois, la montagne et la plaine, La cloche retentit, là-bas, dans le lointain ; Et sur ce bruit je fus tout d'abord incertain...
Ce n'est pas le vain bruit d'une voix inutile, Me disais-je, ou le chant qu'à la plaine fertile Le laboureur adresse en regagnant son toit, Son salut au foyer du plus loin qu'il le voit,
22 visions
Ni l'adieu qu'au troupeau lance le jeune pâtre, Ni les chansons du soir que Ton dit devant Pâtre ; Ce ne sont pas des cris, ce ne sont pas des chants Humains, ni des appels sinistres ou touchants...
C'est une voix pourtant, mais une voix immense Où tout est harmonie, où rien n'est discordance, Un chant où des milliers de voix sont en accord... Qui parle dans la nuit ? — C'est la voix de la Mort. C'est le chant infini de tout ce qui trépasse Qui traverse ce soir l'infini de l'espace I Ce n'est pas une voix humaine, ice n'est pas Non plus celle de Dieu, c'est la voix du Trépas.
Depuis assez longtemps, dans le sein de la terre, Muets, dorment les morts, pour qu'en leur noir mystère On les ait oubliés. Mais écoutez, vivants ; Ne laissez pas ce bruit se disperser aux vents ! Ecoutez cette plainte... Avez-vous, sur les bières Où s'endorment vos morts, assez fait de prières ? Pour eux, pour leur repos, assez versé de pleurs ? Et, leurs tombeaux, sont-ils par vous ornés de fleurs ?...
Oh 1 ne vous plaignez pas si le son de la cloche Vous éveille ce soir et des morts vous rapproche. Ne les repoussez pas, puisqu'ils viennent à vous, Ceux qui vous ont appris à vous mettre à genoux, A souffrir, à lutter, à vivre, à ne rien craindre I Ecoutez, comme s'ils pouvaient encor se plaindre,