‹ Morceaux choisis d'Alphonse Daudet (volume 2)Chapitre 28 sur 113 · L IMAGINATION DE M. JOYEUSE. IO · texte numérisé non relu

L IMAGINATION DE M. JOYEUSE. IO

coupant de repos ses phrases essoufflées, au lieu de : " M. Joyeuse, combien avez-vous de filles? " il dit ceci :

"Joyeuse, vous vous êtes permis de critiquer dans les bureaux nos dernières opérations sur la place de Tunis.*^ Inutile de vous défendre. Vos paroles m'ont été rapportées mot pour mot. Et comme je ne saurais *^ les admettre dans la bouche d'un de mes employés, je vous avertis qu'à dater de la fin de ce mois vous cessez de faire partie de la maison."

Un flot de . sang monta à la figure du cpmptable, redescendit, revint encore, apportant chaque fois un sifflement confus dans ses oreilles, à son cerveau un tumulte de pensées et d'images.

Ses filles !

Qu'allaient-elles devenir ? *^

Les places sont si rares à cette époque de l'année.

La misère lui apparut, et aussi la vision d'un malheureux tombant aux genoux d'Hemerlingue, le suppliant, le menaçant, lui sautant à la gorge dans un accès de rage désespérée. Toute cette agitation passa sur son visage comme un coup de vent qui ride un lac en y creusant toutes sortes de gouffres mobiles ; mais il resta muet, debout à la même place, et sur l'avis ** du patron qu'il pouvait se retirer, descendit en chancelant reprendre sa tâche à la caisse.

Le soir, en rentrant rue Saint- Ferdinand,** M. Joyeuse ne parla de rien à ses filles. Il n'osa pas. L'idée d'assombrir cette gaieté rayonnante dont la vie de la maison était faite, d'embuer de grosses larmes ces jolis yeiix clairs, lui parut insupportable. Avec cela craintif et faible, de ceux qui disent toujours: "Attendons à demain." Il attendit donc pour parler, d'abord que le mois de novembre fût fini, se berçant du vague espoir qu'Hemerlingue changerait d'avis, comme s'il ne connaissait pas cette volonté de mollusque flasque et tenace sur son lingot d'or. Puis quand, s^

appointements soldés, un autre comptable eut pris sa place devant le haut pupitre où il s'était tenu debout si longtemps, il espéra trouver promptement autre chose et réparer son malheur avant d'être obligé de Tavouer.

Tous les matins, il feignait de partir au bureau, se laissait équiper et conduire ** comme à l'ordinaire, sa vaste serviette en cuir toute prête pour les nombreuses commissions du soir.

Oh ! les courses sous la pluie, sous le givre, les portes fermées, le patron qui est sorti ou qui a. du monde, les paroles données et tout à coup reprises, les espoirs déçus, rénervement ** des longues attentes, les humiliations *' réservées à tout homme qui demande de l'ouvrage, comme si c'était une honte d'en manquer, M. Joyeuse connut toutes ces tristesses et aussi les bonnes volontés qui se lassent, se découragent devant la persistance du guignon. Et vous pensez si le dur mart)n:e de "l'homme qui cherche une place " fut décuplé par les mirages de son imagination, par ces chimères qui se levaient pour lui du pavé de Paris pendant qu'il l'arpentait en tous sens.

Il fut pendant tout un mois une de ces marionnettes lamentables, monologuant,^ gesticulant sur les trottoirs, à qui chaque heurt de la foule arrache une exclamation somnambulante : "Je l'avais bien dit,"*^ ou "gardez-vous d'en douter. Monsieur." * On passe, on rirait presque, mais on est saisi de pitié devant l'inconscience " de ces malheureux possédés d'une idée fixe, aveugles que le rêve conduit, tirés par une laisse invisible. Le terrible, c'est qu'après ces longues, cruelles journées d'inaction et de fatigue, quand M. Joyeuse revenait chez lui, il fallait qu'il jouât la comédie de l'homme rentrant du travail, qu'il racontât les événements du jour, ce qu'il avait entendu dire, les cancans de bureau *^ dont il entretenait de tout temps ces demoiselles.

Page 1