‹ Morceaux choisis d'Alphonse Daudet (volume 2)Chapitre 29 sur 113 · UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS · texte numérisé non relu

UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS

M. Majesté, fabricant d'eau de Seltz^ dans le Marais,^ vient de faire un petit réveillon ^ chez des amis de la place Royale, et regagne son logis en fredonnant. . . . Deux heures sonnent à Saint-Paul.* "Comme il est tard 1 " se dit le brave homme, et il se dépêche ; mais le pavé glisse,*^ les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier,* qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de tournants, d'encoignures, de bornes ^ devant les portes à Tusage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts * du réveillon. . . . Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un grand portail * orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de fabrique :

HÔTEL CI-DEVANT DE NeSMOND^^

Majesté Jeune Fabricant d*Eau de Seltz

Sur tous les siphons ^^ de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des Nesmond.

Après le portail^ c'est la cour, une large cour aérée et claire, qui dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à toute la rue.^* Au fond de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires, brodées, ouvraf

Elle se frotta les yeux avec ses petits poings, prit son camarade de nuit par les cheveux et le secoua.

Le pauvre Totor se réveilla au milieu des supplices les plus bizarres, tourmenté par des doigts malins qui lui chatouillaient le cou et l'empoignaient par le nez.

Il promena autour de lui des yeux surpris, et fut tout étonné de voir que son rêve durait toujours.

Au-dessus d'eux, des pas craquaient.

On débarquait des planches sur le quai, avec un bruit sourd.

Mlle Clara semblait fort intriguée.

Elle éleva le petit doigt en l'air et montra le plafond à son ami avec un geste qui voulait dire :

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

C'était la livraison qui commençait. Dubac, le menuisier de La Villette, était arrivé à six heures, avec son cheval çt sa charrette, et le père Louveau s'était bien vite mis à la besogne, d'un entrain qu'on ne lui connaissait pas.^

Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, le brave homme, à la pensée qu'il faudrait reporter au commissaire cet enfant qui avait si froid et si faim.

Il s'attendait à une nouvelle scène au réveil ; mais la mère Louveau avait d'autres idées en tête, car elle ne lui parla pas de Victor.

François croyait gagner beaucoup en reculant l'heure de l'explication.

Il ne songeait qu'à se faire oublier, qu'à échapper à l'œil de sa femme, travaillant de tout son cœur, de peur que la mère Louveau, le voyant oisif, ne lui criât :

— Dis donc, toi, puisque tu ne fais rien, reconduis le petit oli tu l'as pris.

Et il travaillait.

Les tas de planches diminuaient à vue d'œil.

UN REVEILLON DANS LE MARAIS. lO/

c'est que d'habiter ^ une maison historique! M. Majesté n'est pas poète, oh ! non ; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous leur capuchon " de neige, il lui vient des idées de l'autre monde :

" Hein ? . . . tout de même,^* si les Nesmond revenaient. ..."

A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à deux battants,^* si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint ; et pendant quelques minutes il se fait là-bas, dans l'ombre 'de la porte, un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune, des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent en causant comme s'ils connaissaient la maison. Il y a là, sur ce perron, un froissement de soie, un cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches, alourdies et mates de poudre ; rien que des petites voix claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre,^^ des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la lumière des torches fait briller d'un éclat doux ; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des cheveux échafaudés,^ roulés en boucles à chacune de ces jolies révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers.^^ . . . Bientôt toute la maison a l'air d'être hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu*

lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et de vie. Tout rhôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.

" Ah I mon Dieu ! ils vont mettre le feu !*..." se dit M. Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses jambes et descend vite dans la cour, oli les laquais viennent d'allumer un grand feu clair. M. Majesté s'approche ; il leur parle. Les laquais ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, sans que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale de la nuit. M. Majesté n'est pas content, cependant une chose le rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses magasins.

Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond,^^ entourent les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers,^ de grandes caisses pleines de siphons à têtes d'étain, et les branches desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement sous leurs pelisses ^ de satin. On se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un trumeau peint, une

'♦e ombre s'arrête, toute tremblante : " Dire que c'est et que me voilà ! " •* et elle regarde en souriant une

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