‹ Morceaux choisis d'Alphonse Daudet (volume 2)Chapitre 30 sur 113 · UN REVEILLON DANS LE MARAIS. IO · texte numérisé non relu

UN REVEILLON DANS LE MARAIS. IO

Diane qui se dresse dans la boiserie, — mince et rose, avec un croissant au front.**

" Nesmond, viens donc voir tes armes ! " et tout le monde rit en regardant le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.

"Ah! ah! ah ! . . . Majesté! ... Il y en a donc encore des Majestés ^ en France ? "

Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des doigts en Tair, des bouches qui minaudent. . . .

Tout à coup quelqu'un crie :

" Du Champagne ! ^ du Champagne !

— Mais non ! . . .

— Mais si ! ... si, c'est du Champagne. . . . Allons, comtesse, vite un petit réveillon."

C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du Champagne. On le trouve bien un peu éventé ; ^ mais bah ! on le boit tout de même, et comme ces pauvres petites ombres n'ont pas la tête bien solide, peu à peu cette mousse d'eau de Seltz les anime, les excite, leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, '^ tout en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d'un air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux euxmêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi et tout éraflée, noircie aux angles, elle s'allume doucement et renvoie aux danseurs leur image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret. Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il p'^ ' blotti derrière une caisse et regarde. . . .

IIO ALPHONSE DAUDET.

Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues'*" d'une voiture de roulage entrant à grand bruit par le portail ouvert. • . .

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