LES PETITS PATES. II
réunie dans le salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde :
** Ah ! . . . voilà le pâtissier."
Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement,^ une expansion ^^ d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés sur le réchaud d'argent.
Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron ^ empaillé, et qui n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux vitres, guettant le coin de rue oli le mitron tournait d'ordinaire. Les conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze coups répétés,^ faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste, malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.
Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille de son maître . . . rôti brûlé . . . petits pois trop cuits. . . . Mais M. Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés ; et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-mçme ce que signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa canne, très en colère, des voisins l'avertirent :
** Prenez garde, M. Bonnicar ... on dit que les Versaillais sont entrés dans Paris."
Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de Neuilly^* à fleur d'eau,^ pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de ville secouant toutes les vitres du quartier.
"Oh! ce Sureau ... ce Sureau! . . ."
Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalk
On était à peine arrivé à Corbigny qu'une nouvelle sœur vint au monde.
Mimile avait tout juste dix-huit mois, et cela fît bien des berceaux dans la cabine, bien de la besogne aussi ; car, avec toutes les charges qu'on avait, il n'était pas possible de payer une servante.
La mère Louveau bo\igonnait à faire trembler la jambe de bois de l'Equipage.
Personne ne la plaignait dans le pays. Même les paysans ne se gênèrent pas pour dire leur façon de penser à M. le curé, qui proposait " le marinier pour exemple.
— Tout ce que vous voudrez, monsieur le curé, ça n'a pas de bon sens, quand on a déjà trois enfants, à soi, d'aller ramasser ceux des autres.
Mais les Louveau ont toujours été comme cela.
C'est la gloriole qui les tient, et tous les conseils qu'on leur donnera ne les changeront pas."
On ne leur souhaitait pas de mal, mais on n'aurait pas été fâché, qu'ils reçussent une leçon.
M. le curé était un brave homme sans malice, qui devenait aisément de l'avis des autres, et finissait toujours par se rappeler un passage de l'Écriture ou des Pères" pour se rassurer lui-même sur ses revirements.
— Mes paroissiens ont raison," se disait-il en passant la main sous son menton mal rasé.
Il ne faut pas tenter la divine Providence."
Mais comme, à tout prendre,^^ les Louveau étaient de braves gens, il leur fît, à l'ordinaire, sa visite pastorale.
Il trouva la mère taillant des culottes pour Victor dans une vieille vareuse, car le mioche était arrivé sans bagage et la ménagère ne pouvait souffrir des loques autour d'elle.
Elle donna un banc à ^L le curé, et comme il lui parlait de Victor, insinuant que, peut-être, avec la protection de Monseigneur,^* on pourrait le faire rentrer à l'orphelinat