‹ Morceaux choisis d'Alphonse Daudet (volume 2)Chapitre 33 sur 113 · LES PETITS PATES. II · texte numérisé non relu

LES PETITS PATES. II

Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole " et Teau-de-vie ; et d'entendre ces mots de : "Pâtissier, petits pâtés" qui revenaient toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était devenu fou.

Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui remplissait les vides, la veste blanche et la barette du petit garçon de chez Sureau ? Et cela dix fois dans la route ! Ce petit éclair blanc ^ passait devant ses yeux comme pour le narguer,^ puis disparaissait au milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.

Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles ; ^^ et quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat.* On disait :

" C'est Félix Pyat. . . . Non! c'est Delescluze." ^

Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et sauf jusqu'à la cour de T Orangerie.**^ Là seulement le pauvre troupeau put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en avait qui dormaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient, d'autres qui pleuraient ; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, ce couvert mis*^ jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact.***

** Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés ! ..." dit tout à coup une voix près de lui; et le bon homme en

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levant la tête fut bien étonné de Sureau, qui s'était fait pincer av blique, découvrir et lui présent son tablier blanc. C'est ainsi l'emprisonnement, ce dimanche Bonnicar mangea des petits pâté

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