‹ Morceaux choisis d'Alphonse Daudet (volume 2)Chapitre 34 sur 113 · LE GRAND CARICATURISTE, ANDRE GILL · texte numérisé non relu

LE GRAND CARICATURISTE, ANDRE GILL

J'ai rencontré André Gill ^ au bon moment, à Theure fraîche des amitiés de jeunesse, quand la terre encore molle s'ouvre à toute semence, pour des moissons de tendresse et d'admiration. J'avais vingt-trois ans, lui guère davantage. J'étais campagnard à l'époque, campagnard de banlieue, hirsute,^ velu, chevelu, botté comme un tzigane,^ coiffé comme un tyrolien,* logeant entre Clamart * et Meudon, à la porte du bois. Nous vivions là quatre ou cinq dans des payâtes^ Charles Bataille,' Jean Duboys, Paul Arène, qui encore ? On s'était réuni pour travailler, et l'on travaillait surtout à courir les routes forestières cherchant des rimes fraîches et des champignons à gros pied.

Entre temps, une bordée sur Paris, toute la bande. Chaque fois la nuit nous surprenait, après l'heure des trains et des carrioles, attardés aux lumières des terrasses avant de nous lancer bras dessus bras dessous et chantant des airs de Provence, dans le noir des mauvais chemins. On faisait ^ tous les cafés des poètes ; et le pèlerinage finissait régulièrement au petit estaminet de Bobino, lequel était alors l'arche d'alliance ^ de tout ce qui rimait, peignait, cabotinait ^^ au quartier latin.^^ C'est à Bobino que j'ai fait la connaissance d'André Gill.

Il déclamait debout sur une table, robuste et beau, les cheveux dans le gaz, au milieu d'un cercle de chopes. Sa voix de faubourg, un peu lourde, laissait tomber la rir

Il8 ALPHONSE DAUDET.

déhanchait ^^ la phrase qu'il dessiiudt d'un coup de pouce, en rapin. Après des vers de lui, délicats et spirituels, il dit de la prose de moi, une fantaisie parue la veille dans un journal et qu'il avait apprise. On est sensible à ces choses, quand on débute, et de cette soirée on fut amis. D'abord de très près, puis avec des intermittences de rencontres, de grands espaces de silence, mais non d'oubli.

Les années filèrent, nous entraînant loin du carrefour où nos vies s'étaient mêlées. La mienne après bien des cahots avait marché droit à son but sur des rails solides ; la sienne continuait à s'égailler, à hue, à dia,^' brûlée à tous les becs de gaz, acclamée sur les tables de café dont il ne sut jamais descendre. Il venait rarement chez moi, malgré mes instances et le plaisir qu'on avait à le voir. £n face d'une femme distinguée, je le sentais mal à l'aise, gênée par la pensée de sa vie et de ses habitudes ; on avait beau l'encourager ; sa verve ne dégelait pas, il restait timide, trop poli, ne savait ni entrer ni s'en aller, mangeait loin de la table, et souffrait d'ignorer, car il avait en lui un singulier mélange de populacerie " et de raffinement, de sang rouge et de sang bleu.

Je Taimais mieux rue d'Enfer," dans le délabrement de son vaste atelier meublé de deux chevalets et d'un trapèze." On était sûr de trouver là un ramas de pauvres hères, des misères recueillies, de ces " âmes de poche," ^^ comme il y en a dans Tourguéneff " et dont les loques résignées fumaient silencieusement autour du poêle. Tout en causant, Gill travaillait, ébauchait des toiles énormes pour des cadres géants que son rêve dépassait encore. Blasé sur ses succès de dessin et las de l'éternelle grimace des caricatures, il avait l'ambition d'être un grand peintre, marquait sa place très haut, entre Vollon " et Courbet.

Se trompait-il ? . . , Je n'entends rien à la peinture et ne Taime guère, — tant d'autres s'y connaissent et se pâment

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