‹ Morceaux choisis d'Alphonse DaudetChapitre 15 sur 108 · II. TARTARIN ET BOMBONNEL · texte numérisé non relu

II. TARTARIN ET BOMBONNEL

Vaguement, à travers les vitres dépolies par la buée,^ Tartarin de Tarascon entrevit une place de jolie souspréfecture, place régulière, entourée d'arcades et plantée d'orangers, au milieu de laquelle de petits soldats de plomb faisaient l'exercice^ dans la claire brume rose du matin. Les cafés ôtaient leurs volets. Dans un coin, une halle avec des légumes. . . . C'était charmant, mais cela ne sentait pas encore le lion.*

" Au sud ! . . . Plus au sud ! " murmura le bon Tartarin en se renfonçant dans son coin.

A ce moment, la portière s'ouvrit. Une bouffée d'air frais entra, apportant sur ses ailes, dans le parfum des

orangers fleuris, un tout petit monsieur en redingote noisette, vieux, sec, ridé, compassé, une figure grosse comme le poing, une cravate en soie noire haute de cinq doigts, une serviette * en cuir, un parapluie : le parfait notaire de village.

En apercevant le matériel de guerre du Tarasconnais, le petit monsieur, qui s'était assis en face, parut excessivement surpris et se mit à regarder Tartarin avec une insistance gênante.^

On détela, on atela, la diligence partit. ... Le petit monsieur regardait toujours^ Tartarin. ... A la fin le Tarasconnais prit la mouche.

" Ça vous étonne ? " fit-il en regardant à son tour le petit monsieur bien en face.

" Non ! Ça me gêne," répondit Tautre fort tranquillement; et le fait est qu'avec sa tente-abri, son revolver, ses deux fusils dans leur gaine, son couteau de chasse, — sans parler de sa corpulence naturelle^ Tartarin de Tarascon tenait beaucoup de place. . . .

La réponse du petit monsieur le fâcha :

" Vous imaginez- vous par hasard que je vais aller au lion avec votre parapluie ? " dit le grand homme fièrement.

Le petit monsieur regarda son parapluie, sourit doucement ; puis, toujours avec son même flegme :

" Alors, monsieur, vous êtes ... ?

— Tartarin de Tarascon, tueur de lions ! "

En prononçant ces mots, Tintrépide Tarasconnais secoua comme une crinière le gland de sa chéchia.

Il y eut dans la diligence un mouvement de stupeur.

Le trappiste^ se signa, les femmes poussèrent de petits cris d'effroi, et le photographe d'Orléansville ^ se rapprocha du tueur de lions, rêvant déjà l'insigne honneur de faire sa photographie.

Le petit monsieur, lui, ne se déconcerta pas.

" Est-ce que vous avez déjà tué beaucoup de lions,

monsieur Tartarin ? " demanda-t-il très tranquillement. Le Tarasconnais le reçut de la belle manière : "Si j'en ai beaucoup tué, monsieur! ... Je vous

souhaiterais d'avoir seulement autant de cheveux sur la tête." Et toute la diligence de rire^ en regardant les trois

cheveux jaunes de Cadet-Roussel ^® qui se hérissaient sur le

crâne du petit monsieur.

A son tour le photographe d'Orléansville prit la parole : " Terrible profession que la vôtre, monsieur Tartarin !

. . . On passe quelquefois de mauvais moments. . . .

Ainsi ce pauvre M. Bombonnel. . .

— Ah! oui, le tueur de panthères ..." fit Tartarin assez dédaigneusement.

" Est-ce que vous le connaissez ? " demanda le petit monsieur.

"Té! pardi. ... Si je le connais." . . . Nous avons chassé plus de vingt fois ensemble."

Le petit monsieur sourit : " Vous chassez donc la panthère aussi, monsieur Tartarin ?

— Quelquefois, par passe-temps . . ."fit Tenragé Tarasconnais.

Il ajouta, en relevant la tête d*un geste héroïque qui enflamma le cœur des deux femmes :

" Ça ne vaut pas le lion !

— En somme," hasarda le photographe d'Orléans ville, une panthère, ce n'est qu'un gros chat. . . .

— Tout juste! "^2 fit Tartarin qui n'était pas fâché de rabaisser un peu la gloire de Bombonnel, surtout devant des dames.

Ici la diligence s'arrêta, le conducteur vint ouvrir la portière et s' adressant au petit vieux :

"Vous voilà arrivé, monsieur," lui dit-il d'un air très respectueux.

Le petit monsieur se leva, descendit, puis avant de refermer la portière :

"Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil, monsieur Tartarin ?

— Lequel, monsieur?

— Ma foi ! écoutez, vous avez Pair d'un brave homme, j'aime mieux vous dire ce qu'il en est. ... Retournez vite à Tarascon, monsieur Tartarin. . . . Vous perdez votre temps ici. ... Il reste bien encore quelques panthères dans la province ; mais, fi donc ! c'est un trop petit gibier pour vous. . . . Quant aux lions, c'est fini.' Il n'en reste plus en Algérie. . . . mon ami Chassaing^' vient de tuer le dernier."

Sur quoi le petit monsieur salua, ferma la portière, et s'en alla en riant avec sa serviette et son parapluie.

"Conducteur," demanda Tartarin en faisant sa moue, " qu'est-ce que c'est donc que ce bonhomme-là ?

— Comment! vous ne le connaissez pas? mais c'est monsieur Bombonne^."

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