‹ Morceaux choisis d'Alphonse DaudetChapitre 16 sur 108 · I. LE CLUB DES ALPINES · texte numérisé non relu

I. LE CLUB DES ALPINES

Quand ce nom de " Tarascon " sonne en fanfare ^ sur la voie du Paris-Lyon-Méditerranée,^ dans le bleu vibrant ® et limpide du ciel provençal, des têtes curieuses se montrent à toutes les portières de Texpress, et de wagon en wagon les voyageurs se disent : "Ah ! voilà Tarascon. . . * Voyons un peu* Tarascon."

Ce qu'on en voit n'a pourtant rien que de fort ordinaire, une petite ville paisible et proprette,* des tours, des toits, un pont sur le Rhône. Mais le soleil tarasconnais et ses prodigieux effets de mirage, si féconds en surprises, en inventions, en cocasseries " délirantes ; ce joyeux petit peuple, pas plus gros qu'un pois chiche, qui reflète et résume les instincts de tout le Midi français, vivant, remuant, bavard, exagéré, comique, impressionnable, c'est là ce que les gens de l'express guettent au passage et ce qui fait la popularité de l'endroit.^

En des pages ^ mémorables que la modestie l'empêche de rappeler plus explicitement, l'historiographe de Tarascon a jadis essayé de dépeindre les jours heureux de la petite ville menant sa vie de cercle,^ chantant ses romances — chacun la sienne, — et, faute de gibier, organisant de curieuses chasses à la casquette. Puis, la guerre *^ venue, les temps noirs, il a dit " Tarascon, et sa défense héroïque, l'esplanade torpillée, ^^ le cercle et le café de la Comédie imprenables, tous les habitants formés en compagnies

franches, ^^ soutachés de fémurs croisés et de têtes de mort, toutes les barbes poussées, un tel déploiement de haches, sabres d'abordage, revolvers américains, que les malheureux en arrivaient à se faire peur les uns aux autres et à ne plus oser s'aborder ^* dans les rues.

Bien des années ont passé depuis la guerre, bien des almanachs ont été mis au feu ; mais Tarascon n'a pas oublié, et renonçant aux futiles distractions d'autres temps, n'a plus songé qu'à se faire du sang et des muscles au profit des revanches futures. Des sociétés de tir et de gymnastique, costumées, équipées, ayant toutes ^'^ leur musique et leur bannière ; des salles d'armes, boxe, bâton, ^* chausson ; " des courses à pied, des luttes à main plate ^* entre personnes du meilleur monde ont remplacé les chasses à la casquette, les platoniques causeries cynégétiques chez l'armurier Costecalde.

Enfin le cercle, le vieux cercle lui-même, abjurant bouillotte ^" et bezique, s'est transformé en Club Alpin, sur le patron du fameux " Alpine Club " ^ de Londres qui a porté jusqu'aux Indes la renommée de ses grimpeurs. Avec cette différence que les Tarasconnais, au lieu de s'expatrier vers des cimes étrangères à conquérir, se sont contentés de ce qu'ils avaient sous la main, ou plutôt sous le pied, aux portes de la ville.

Les Alpes à Tarascon? . . . Non, mais les Alpines, cette chaîne de montagnettes parfumées de thym et de lavande, pas bien méchantes^ ni très hautes (150 à 200 mètres au-dessus du niveau de la mer), qui font un horizon de vagues bleues aux routes provençales, et que l'imagination locale a décorées de noms fabuleux et caractéristiques : le Mont- Terrible^ le Bout-du- Monde ^ le Picdes- Géants, etc.

C'est plaisir, les dimanches matin, de voir les Tarasconnais guêtres, le pic ^ en main, le sac et la tente sur le dos.

partir, clairons en tête, pour des ascensions dont le Forum, le journal de la localité, donne le compte rendu avec un luxe descriptif, une exagération d'épithètes, "abîmes, gouffres, gorges effroyables," comme s'il s'agissait de courses sur l'Himalaya.^ Pensez qu'à ce jeu les indigènes ont acquis des forces nouvelles, ces "doubles muscles" réservés jadis au seul Tartarin, le bon, le brave, l'héroïque Tartarin.

Si Tarascon résume ** le Midi, Tartarin résume Tarascon. Il n'est pas seulement le premier citoyen de la ville, il en est l'âme, le génie, il en a toutes les belles fêlures.** On connaît ses anciens exploits, ses triomphes de chanteur (oh ! le duo de Robert le Diable à la pharmacie Bézuquet !) et l'étonnante odyssée" de ses chasses au lion d'oU il ramena ce superbe chameau, le dernier de l'Algérie, mort depuis, chargés d'ans et d'honneurs, conservé en squelette au musée de la ville, parmi les curiosités tarasconnaises.

Tartarin, lui, n'a pas bronché; toujours bonnes dents, bon œil, malgré la cinquantaine, toujours cette imagination extraordinaire qui rapproche et grossit les objets avec une puissance de télescope. Il est resté celui dont le brave commandant Bravida disait : " C'est un lapin. . . ."

Deux lapins, plutôt! Car dans Tartarin comme dans tout Tarasconnais, il y a la race garenne ^ et la race choux très nettement accentuées: le lapin de garenne coureur, aventureux, casse-cou ; le lapin de choux casanier, tisanier,^ ayant une peur atroce de la fatigue, des courants d'air, et de tous les accidents quelconques pouvant amener la mort.

On sait que cette prudence ne l'empêchait pas de se montrer brave et même héroïque à l'occasion ; mais il est permis de se demander ce qu'il venait faire sur le Rigi {Regina montium) ^ à son âge, alors qu'il avait si chèrement conquis le droit au repos et au bien-être.

A cela, l'infâme Costecalde aurait pu seul répondre.

Costecalde, armurier de son état,* représente un type assez rare à Tarascon. L'envie, la basse et méchante envie, visible à un pli mauvais de ses lèvres minces et à une espèce de buée jaune qui lui monte du foie par bouffées, enfume sa large face rasée et régulière, aux méplats fripés,^ meurtris comme à coups de marteau, pareille à une ancienne médaille de Tibère ^ ou de Caracalla. L'envie chez lui est une maladie qu'il n'essaie pas même de cacher, et, avec ce beau tempérament tarasconnais qui déborde toujours, il lui arrive de dire en parlant de son infirmité : " Vous ne savez pas comme ça fait mal. ..."

Naturellement, le bourreau de Costecalde, c'est Tartarin. Tant de gloire pour un seul homme 1 Lui partout, toujours lui ! Et lentement, sourdement, comme un termite ^ introduit dans le bois doré de l'idole, voilà vingt ans qu'il sape en dessous cette renommée triomphante, et la ronge, et la creuse. Quand le soir, au cercle, Tartarin racontait ses affûts au lion,^ ses courses dans le grand Sahara, Costecalde avait des petits rires muets, des hochements de tête incrédules.

" Mais les peaux, pas moins,®* Costecalde . . . ces peaux de lion qu'il nous a envoyées, qui sont là, dans le salon du cercle? . . .

— Té ! pardi.* ... Et les fourreurs, croyez- vous pas qu'il en manque, en Algérie ?

— Mais les marques des balles, toutes rondes, dans les têtes ?

— Et 2iutremam,^^ est-ce qu'au temps de la chasse aux casquettes, on ne trouvait pas chez nos chapeliers des casquettes trouées de plomb et déchiquetées, pour les tireurs maladroits ? "

Sans doute l'ancienne gloire du Tartarin tueur de fauves restait au-dessus de ces attaques ; mais l'Alpiniste chez lui prêtait à toutes les critiques,* et Costecalde ne s'en privait pas, furieux qu'on eût nommé président du Club des Alpines

un homme que Page " enlourdissait ** ^ visiblement et que rhabitude, prise en Algérie, des babouches et des vêtements flottants prédisposait encore à la paresse.

Rarement, en effet, Tartarin prenait part aux ascensions ; il se contentait de les accompagner de ses vœux et de lire en grande séance, avec des roulements d'yeux et des intonations à faire pâlir les dames, les tragiques comptes rendus des expéditions.

Costecalde, au contraire, sec, nerveux, la "Jambe de coq," comme on l'appelait, grimpait toujours en tête; il avait fait les Alpines une par une, planté sur les cimes inaccessibles le drapeau du club, la Tarasque étoilée d'argent. Pourtant, il n'était que vice-président, V. P. C. A. ; *® mais il travaillait si bien la place ** qu'aux élections prochaines, évidemment, Tartarin sauterait.*^

Averti par ses fidèles, Bézuquet le pharmacien, Excourbaniès, le brave commandant Bravida, le héros fut pris d'abord d'un noir dégoût, cette rancœur révoltée dont l'ingratitude et l'injustice soulèvent les belles âmes. Il eut l'envie de tout planter là, de s'expatrier, de passer le pont pour aller vivre à Beaucaire, chez les Volsques ; *^ puis se calma.

Quitter sa petite maison, son jardin, ses chères habitudes, renoncer à son fauteuil de président du Club des Alpines fondé par lui, à ce majestueux P. C. A.** qui ornait et distinguait ses cartes, son papier à lettres, jusqu'à la coiffe de son chapeau 1 Ce n'était pas possible, vé! Et tout à coup lui vint une idée mirobolante.

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