TARTARIN PART POUR LA SUISSE
En définitive, les exploits de Costecalde se bornaient à des courses dans les Alpines. Pourquoi Tartarin, pendant les trois mois qui le séparaient des élections, ne tenterait-il pas quelque aventure grandiose; arborer, par èzemple^^
rétendard du Club sur une des plus hautes cimes de r Europe, la Jungfrau ^ ou le Mont-Blanc ?
Quel triomphe au retour, quelle giffle pour Costecalde lorsque le Forum publierait le récit de Tascension ! Comment, après cela, oser lui disputer le fauteuil ?
Tout de suite il se mit à Tœuvre, fit venir secrètement de Paris une foule d'ouvrages spéciaux : les Escalades de Whymper,^ les Glaciers de Tyndall, le Mont-Blanc de Stéphen d*Arve, des relations du Club Alpin, anglais et suisse, se farcit la tête d'une foule d'expressions alpestres, "cheminées,* couloirs, moulins, névés, séracs, moraines, rotures," sans savoir bien précisément ce qu'elles signifiaient.
La nuit, ses rêves s'effrayèrent de glissades interminables, de brusques chutes dans des crevasses'^ sans fond. Les avalanches le roulaient, des arêtes ^ de glace embrochaient son corps au passage; et longtemps après le réveil et le chocolat du matin qu'il avait l'habitude de prendre au lit, il gardait l'angoisse et l'oppression de son cauchemar ; mais cela ne l'empêchait pas, une fois debout, de consacrer sa matinée à de laborieux exercices d'entraînement.'
Il y a tout autour de Tarascon un cours planté d'arbres qui, dans le dictionnaire local, s'appelle " le Tour de ville." Chaque dimanche, l'après-midi, les Tarasconnais, gens de routine malgré leur imagination, font leur tour de ville, et toujours dans le même sens. Tartarin s'exerça à le faire huit fois, dix fois dans la matinée, et souvent même à rebours. Il allait, les mains derrière le dos, à petits pas de montagne, lents et sûrs, et les boutiquiers, effarés de cette infraction aux habitudes locales, se perdaient en suppositions de toutes sortes.
Chez lui, dans son jardinet exotique, il s'accoutumait à franchir les crevasses en sautant par-dessus le bassin où quelques cyprins* nageaient parmi des lentilles d'eau ;^
à deux reprises il tomba et fut obligé de se changer. Ces déconvenues Texcitaient et, sujet au vertige, il longeait r étroite maçonnerie du bord, au grand effroi de la vieille servante qui ne comprenait rien à toutes ces manigances.^^
En même temps, il commandait en"^^ Avignon, chez un bon serrurier, des crampons système Whymper pour sa chaussure, un piolet système Kennedy ; *^ il se procurait aussi une lampe à chalumeau,^^ deux couvertures imperméables et deux cents pieds d'une corde de son invention, tressée avec du fil de fer.
L'arrivage de ces différents objets, les allées et venues mystérieuses que leur fabrication nécessita, intriguèrent beaucoup les Tarasconnais ; on disait en ville : " Le président prépare un coup." ^* Mais, quoi? Quelque chose de grand, bien sûr, car selon la belle parole du brave et sentencieux commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, lequel ne parlait que par apophthegmes : " L'aigle ne chasse pas les mouches."
Avec ses plus intimes, Tartarin demeurait impénétrable ; seulement, aux séances du Club, on remarquait le frémissement de sa voix et ses regards zébrés d'éclairs lorsqu'il adressait la parole à Costecalde, cause indirecte de cette nouvelle expédition dont s'accentuaient, à mesure qu'elle se faisait plus proche, les dangers et les fatigues. L'infortuné ne se les dissimulait pas et même les considérait tellement en noir, qu'il crut indispensable de mettre ordre à ses affaires, d'écrire ses volontés suprêmes dont l'expression coûte tant aux Tarasconnais, épris de vie, qu'ils meurent presque tous intestat.
Oh ! par un matin de juin rayonnant, un ciel sans nuage, arqué, splendide, la porte de son cabinet ouverte sur le petit jardin propret, sablé, où les plantes exotiques découpaient leurs ombres lilas immobiles, où le jet d'eau tintait sa note claire parmi les cris joyeux des petits Savoyards jouant à la
marelle devant la porte, voyez-vous Tartarin en babouches, larges vêtements de flanelle, à Taise, heureux, une bonne pipe, lisant tout haut à mesure qu'il écrivait :
" Ceci est mon testament."
Allez, on a beau avoir le cœur bien en place, solidement agrafé, ce sont là de cruelles minutes. Pourtant, ni sa main ni sa voix ne tremblèrent, pendant qu4l distribuait à ses concitoyens toutes les richesses ethnographiques ^^ entassées dans sa petite maison, soigneusement époussetées et conservées avec un ordre admirable ;
"Au Club des Alpines, le baobab {arbos gigantea), pour figurer sur la cheminée de la salières séances ;
A Bravida, ses carabines, revolvers, couteaux de chasse, kriss malais, tomahawks et autres pièces meurtrières ;
A Excourbaniès, toutes ses pipes, calumets,^® narghilés, pipettes " à fumer le kif ^* et Topium ;
A Costecalde, — oui, Costecalde lui-même avait son legs ! — les fameuses flèches empoisonnées (N*y touchez pas)."
Peut-être y avait-il sous ce don le secret espoir que le traître se blesse et qu'il en meure; mais rien de pareil n'émanait du testament, fermé sur ces paroles d'une divine mansuétude : ^^
"Je prie mes chers alpinistes de ne pas oublier leur président ... je veux qu'ils pardonnent à mon ennemi comme je lui pardonne, et pourtant c'est bien lui qui a causé ma mort. ..."
Ici, Tartarin fut obligé de s'arrêter, aveuglé d'un grand flot de larmes. Pendant une minute, il se vit fracassé, en lambeaux, au pied d'une haute montagne, ramassé dans une brouette et ses restes informes rapportés à Tarascon. O puissance de l'imagination provençale ! il assistait à ses propres funérailles, entendait les chants noirs, les discours sur sa tombe: "Pauvre Tartarin, péchère!'^ ..." Et, perdu dans la foule de ses amis, il se pleurait lui-même.
Mais, presque aussitôt, la vue de son cabinet plein de soleil, tout reluisant d'armes et de pipes alignées, la chanson du petit filet d*eau au milieu du jardin, le remit dans le vrai des choses. Différemment,^^ pourquoi mourir ? pourquoi partir même ? Qui l'y obligeait, quel sot amourpropre ? risquer la vie pour un fauteuil présidentiel et pour trois lettres ! ^ . . .
Ce ne fut qu'une faiblesse, et qui ne dura pas plus que Tautre. Au bout de cinq minutes, le testament était fini, paraphé,^ scellé d'un énorme cachet noir, et le grand homme faisait ses derniers préparatifs de départ.
Une fois encore le Tartarin de garenne avait triomphé du Tartarin de choux. Et l'on pouvait dire du héros tarasconnais ce qui a été dit de Turenne : ^ *^ Son corps n'était pas toujours prêt à aller à la bataille, mais sa volonté l'y menait malgré lui."
Le soir de ce même jour, comme le dernier coup de dix heures sonnait au jacquemart^ de la maison de ville, les rues déjà désertes, agrandies, à peine çà et là un heurtoir retardataire, de grosses voix étranglées de peur se criant dans le noir; "Bonne nuit, au mouain, . . ." avec une brusque retombée de porte, un passant se glissait dans la ville éteinte 011 rien n'éclairait plus la façade des maisons que les réverbères et les bocaux teintés de rose et de vert de la pharmacie Bézuquet se projetant sur la placette^ avec la silhouette du pharmacien accoudé à son bureau et dormant sur le Codex.^^ Un petit acompte qu'il prenait ainsi chaque soir, de neuf à dix, afin, disait-il, d'être plus frais la nuit si l'on avait besoin de ses services. Entre nous, c'était là une simple tarasconnade,^ car on ne le réveillait jamais et, pour dormir plus tranquille, il avait coupé lui-même le cordon de la sonnette de secours.^
Subitement, Tartarin entra, chargé de couvertures, un sac de voyage à la main, et si pâle, si décomposé, que le pharmacien, avec cette fougueuse imagination locale dont Tapothicairerie ne le gardait pas,** crut à quelque aventure effroyable et s'épouvanta: "Malheureux! . . . qu'y a-t-il? . . . vous êtes empoisonné? . . . Vite, vite, Tipéca. ^^ . . ."
Il s'élançait, bousculait ses bocaux. Tartarin, pour l'arrêter, fut obligé de le prendre à bras le corps : " Mais écoutez-moi donc, que diable ! " ^ et dans sa voix grinçait le dépit de l'acteur à qui l'on a fait manquer son entrée.^ Le pharmacien une fois immobilisé au comptoir par un poignet de fer, Tartarin lui dit tout bas :
" Sommes-nous seuls, Bézuquet ?
— Bé^ oui ... fit l'autre en regardant autour de lui avec un vague effroi. . . . Pascalon est couché (Pascalon, c'était son élève), la maman aussi, mais pourquoi ?
— Fermez les volets, commanda Tartarin sans répondre ... on pourrait nous voir du dehors."
Bézuquet obéit en tremblant. Vieux garçon, vivant avec sa mère qu'il n'avait jamais quittée, il était d'une douceur, d'une timidité de demoiselle, contrastant étrangement avec son teint basané, ses lèvres lippues, son grand nez en croc sur une moustache éployée, une tête de forban algérien d'avant la conquête.*' Ces antithèses sont fréquentes à Tarascon oU les têtes ont trop de caractère, romaines,* sarrazines, têtes d'expression des modèles de dessin, déplacées en des métiers bourgeois et des mœurs ultrapacifiques ^ de petite ville.
C'est ainsi qu'Excourbaniès, qui a l'air d'un conquistador** compagnon de Pizarre,*^ vend de la mercerie, roule des yeux flamboyants pour débiter deux sous de fil, et que Bézuquet, étiquetant la réglisse sanguin ède *** et le sirupus gummi,^ ressemble à un vieil écumeur des côtes barbaresques.
Quand les volets furent mis, assurés de boulons de fer et de barres transversales : " Ecoutez, Ferdinand . . ." dit Tartarin, qui appelait volontiers les gens par leur prénom ; et il se débonda, vida son cœur gros de rancunes contre ringratitude de ses compatriotes, raconta les basses manœuvres de la " Jambe de coq," le tour qu'on voulait lui jouer aux prochaines élections, et la façon dont il comptait parer la botte.
Avant tout, il fallait tenir la chose très secrète, ne la révéler qu'au moment précis oli elle déciderait peut-être du succès, à moins qu'un accident toujours à prévoir, une de ces affreuses catastrophes. ... "Eh ! coquin de sort,*' Bézuquet, ne sifflez donc pas comme ça pendant qu'on parle."
C'était un des tics ** du pharmacien. Peu bavard de sa nature, ce qui ne se rencontre guère à Tarascon et lui valait la confidence du président, ses grosses lèvres toujours en O gardaient l'habitude d'un perpétuel sifflotement qui semblait rire au nez du monde, même dans l'entretien le plus grave.
Et pendant que le héros faisait allusion à sa mort possible, disait en posant sur le comptoir un large pli cacheté : " Mes dernières volontés sont là, Bézuquet, c'est vous que j'ai choisi pour exécuteur testamentaire. . . .
Hu . . . hu . . . hu . . ." sifflotait le pharmacien emporté par sa manie, mais, au fond, très ému et comprenant la grandeur de son rôle.
Puis, l'heure du départ étant proche, il voulut boire à l'entreprise "quelques chose de bon, çué? ... un verre d'élixir de Garus."** Plusieurs armoires ouvertes et visitées, il se souvint que la maman avait les clefs du Garus. Il aurait fallu la réveiller, dire qui était là. On remplaça l'élixir par un verre de sirop de Caiabre,*^ boisson d'été, modeste et inofïensive, dont Bézuquet est l'inventeur et
qu'il annonce dans le Forum sous cette rubrique : ^^ Sirop de Calabre, dix sols*^ la bouteille, verre compris, ^^ ^^ Sirop de cadavre, vers compris,^' disait l'infernal Costecalde qui bavait sur *^ tous les succès ; du reste, cet affreux jeu de mots n'a fait que servir à la vente et les Tarasconnais en raffolent,^ de ce sirop de cadavre.
Les libations*' faites, quelques derniers mots échangés, ils s'étreignirent, Bézuquet sifflotant dans sa moustache oli roulaient de grosses larmes.
"Adieu, au mouain . . ." dit Tartarin d'un ton brusque, sentant qu'il allait pleurer aussi ; et comme l'auvent * de la porte était mis, le héros dut sortir de la pharmacie à quatre pattes.*^
C'étaient les épreuves du voyage qui commençaient.*^
Dieu soit loué! J'ai enfin des nouvelles de Tarascon. Depuis cinq mois, je ne vîvais plus, j'étais d'une inquiétude ! . . . Connaissant l'exaltation^ de cette bonne ville et l'humeur belliqueuse de ses habitants, je me disais : " Qui sait ce qu'a fait Tarascon? S'est-il rué en masse sur les barbares? S'est-il laissé bombarder comme Strasbourg,^ mourir de faim comme Paris, brûler vif comme Châteaudun ? ^ ou bien, dans un accès de patriotisme farouche, s'est-il fait sauter comme Laon * et son intrépide citadelle ? . . ." Rien de tout cela, mes amis, Tarascon n'a pas brûlé, Tarascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à la même place, paisiblement assis au milieu des vignes, du bon soleil plein ses rues,* du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne cette aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l'image d'une ville heureuse, des reflets de Persiennes vertes, de jardins bien ratisses et de miliciens en tuniques neuves faisant l'exercice tout le long du quai.
Gardez-vous ' de croire pourtant que Tarascon n'ait rien fait pendant la guerre. Il s'est au contraire admirablement conduit, et sa résistance héroïque, que je vais essayer de vous raconter, aura sa place dans l'histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la défense du Midi.
Je vous dirai donc que, jusqu'à Sedan,^ nos braves Tarasconnais s'étaient tenus chez eux bien tranquilles. Pour ces fiers enfants des Alpilles,® ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; c'étaient les soldats de l'empereur.
c'était TEmpire. Mais une fois le 4 septembre,* la République, Attila *® campé sous Paris, alors, oui ! Tarascon se réveilla, et Ton vit ce que c'est qu'une guerre nationale. . . . Cela commença naturellement par une manifestation d'orphéonistes.^^ Vous savez quelle rage de musique ils ont dans le Midi. A Tarascon surtout, c'est du délire. Dans les rues, quand vous passez, toutes les fenêtres chantent, tous les balcons vous secouent des romances sur la tête.
N'importe la boutique oli vous entrez, il y a toujours au comptoir une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes vous servent en fredonnant : Le Rossignol — et le Luth espagnol — Tralala — lalalala. En dehors de ces concerts privés, les Tarasconnais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège et je ne sais combien de sociétés d'orphéons.
C'est l'orphéon de Saint-Christophe" et son admirable chœur à trois voix : Sauvons la France^ qui donnèrent le branle au mouvement national.
" Oui, oui, sauvons la France ! " criait le bon Tarascon en agitant des mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les femmes envoyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant fièrement le pas.
L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect : plus de guitare, plus de barcarolle.^^ Partout le luth espagnol fit place à la Marseillaise^^ et, deux fois par semaine, on s'étouffait sur l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer le Chant du départ}^ Les chaises ^' coûtaient des prix fous ! . . .
Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là.
Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques^' au bénéfice des blessés. Rien de
gracieux comme de voir, par un dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarasconnaise, en bottes molles et collants de couleur tendre, quêter*^ de porte en porte et caracoler sous les balcons avec de grandes hallebardes et des filets à papillons : ^^ mais le plus beau de tout, ce fut un carrousel patriotique — François I*^'^ à la bataille de Pavie — que ces messieurs du cercle donnèrent trois jours de suite sur TEsplanade.*^ Qui n'a pas vu cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait prêté les costumes ; Tor, la soie, le velours, les étendards brodés, les écus d'armes,^ les cimiers,^ les caparaçons, les rubans, les nœuds, les bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et papilloter TEsplanade comme un miroir aux alouettes.^ Par là-dessus, un grand coup de mistral ^ qui secouait toute cette lumière. C'était quelque chose de magnifique. Malheureusement, lorsque après une lutte acharnée, François I*^', — M. Bompard, le gérant du cercle, — se voyait enveloppé par un gros de reîtres,* r infortuné Bompard avait, pour rendre son épée, un geste d'épaules si énigmatique, qu'au lieu de " tout est perdu fors l'honneur," ^^ il avait plutôt l'air de dire : Digo-li que vengué, moun bon!^ mais les Tarasconnais n'y regardaient pas de si près, et des larmes patriotiques étincelaient dans tous les yeux.
Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n'en fallait pas plus pour monter les têtes.^ Les affiches du Gouvernement mirent le comble à l'exaltation.* Sur l'Esplanade, les gens ne s'abordaient plus que d'un air menaçant, les dents serrées, mâchant leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au café de la Comédie, le matin en déjeunant, qu'il fallait les entendre, ces bouillants Tarasconnais: "Ah çà! qu'est-ce qu'ils font donc, les Parisiens avec leur tron de Dieu^^ de général
Trochu ? Ils n*en finissent pas de sortir. . . . Coquin de bon sort ! *^ Si c'était Tarascon ! . . . Trrr ! . . . Il y a longtemps qu'on l'aurait faite, la trouée ! " Et pendant que Paris s'étranglait avec son pain d'avoine, ces messieurs vous avalaient de succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes,^ et luisants, bien repus, de la sauce jusqu'aux oreilles,^ ils criaient comme des sourds en tapant sur la table : " Mais faites-la donc, votre trouée . . ." et qu'ils avaient, ma foi, bien raison ! **
Cependant l'invasion des barbares gagnait^ au sud de jour en jour. Dijon rendu,^^ Lyon menacé,^ déjà les herbes parfumées de la vallée du Rhône faisaient hennir d'envie les cavales des uhlans.^ "Organisons notre défense!" se dirent les Tarasconnais, et tout le monde se mit à l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, barricadée, casematée. Chaque maison devint une forteresse. Chez l'armurier Costecalde, il y avait devant le magasin une tranchée d'au moins deux mètres, avec un pont-levis, quelque chose de charmant. Au cercle, les travaux de défense étaient si considérables qu'on allait les voir par curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en haut de l'escalier, le chassepot*^ à la main, et donnait des explications aux dames : " S'ils arrivent par ici, pan ! pan ! ... Si au contraire ils montent par là, pan ! pan !" Et puis, à tous les coins de rues, des gens qui vous arrêtaient pour vous dire d'un air mystérieux: "Le café de la Comédie est imprenable," ou bien encore: "On vient de torpiller l'Esplanade ! . . ." Il y avait de quoi faire réfléchir les barbares.
En même temps, des compagnies de francs-tireurs*^ s'organisaient avec frénésie. Frères de la mort, Chacals du Narbonnais,^^ Espingoliers ^ du Rhône, il y en avait de tous les noms, de toutes les couleurs, comme des centaurées** dans un champ d'avoine ; et des panaches, des plumes
de coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures d'une largeur ! ** . . . Pour se donner Pair plus terrible, chaque franc-tireur lais3ait pousser sa barbe et ses moustaches, si bien qu'à la promenade le monde ne se connaissait plus. De loin vous voyiez un brigand des Abruzzes *• qui venait sur vous la moustache en croc, les yeux flamboyants, avec un tremblement de sabres, de revolvers, de yatagans ; et puis quand on s'approchait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres fois, vous rencontriez dans l'escalier Robinson Crusoé lui-même avec son chapeau pointu, ses coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque épaule; au bout du compte, c'était l'armurier Costecalde qui rentrait de dîner en ville. Le diable,*^ c'est qu'à force de se donner des allures féroces, les Tarasconnais finirent par se terrifier les uns les autres, et bientôt personne n'osa plus sortir.
Le décret de Bordeaux*® sur l'organisation des gardes nationales mit fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs,*^ prrrt ! les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs-tireurs de Tarascon — chacals, espingoliers et autres — vinrent se fondre en un bataillon d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave général Bravida, ancien capitaine d'habillement. Ici, nouvelles complications. Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la garde nationale : les gardes nationaux de marche * et les gardes nationaux sédentaires ; " lapins de garenne et lapins de choux," *^ disait assez drôlement le receveur Pégoulade. Au début de la formation, les gardes nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les matins, le brave général Bravida les menait sur l'Esplanade faire l'exercice à feu, l'école de tirailleurs. — Couchez-vous! levez-vous! et ce qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient toujours beaucoup de monde. Les dames de Tarascon n'en manquaient pas une, et même
les dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour venir admirer nos lapins. Pendant ce temps, les pauvres gardes nationaux de choux faisaient modestement le service de la ville et montaient la garde devant la musée, où il n*y avait rien à garder qu'un gros lézard*^ empaillé avec de la mousse et deux fauconneaux** du temps du bon roi René.** Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lorsqu'on s'aperçut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient toujours pas de l'Esplanade, l'enthousiasme commença à se refroidir.
Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins : " Couchez-vous ! levez-vous ! " personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n'était pas leur faute à ces malheureux lapins " si on ne les faisait pas partir. Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils refusèrent de faire l'exercice.
" Plus de parade ! crient-ils en leur zèle patriotique ; nous sommes de marche ; qu'on nous fasse marcher !
— Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom ! " leur dit le brave général Bravida; et tout bouffant de colère, il alla demander des explications à la mairie.
La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'ordre et que cela regardait la préfecture.*
" Va pour la préfecture ! " *' fit Bravida ; et le voilà parti sur l'express de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite affaire, attendu qu'à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets en permanence,*® et personne pour vous dire lequel était le bon. Par une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite, et c'est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la parole au nom*^ de ses hommes, avec l'autorité d'un ancien capitaine d'habillement.
Dès les premiers mots le préfet l'interrompit :
" Pardon, général. . . . Comment se fait-il qu'à vous vos soldats vous demandent de partir, et qu'à moi ils me demandent de rester? . . . Lisez plutôt"
Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une pétition larmoyante, que deux lapins de garenne — les deux plus enragés pour marcher — venaient d'adresser à la préfecture avec apostilles du médecin, du curé, du notaire, et dans laquelle ils demandaient à passer aux lapins de choux pour cause d'infirmités.
"J'en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet toujours en souriant. Vous comprenez maintenant, général, pourquoi nous ne sommes pas pressés de faire marcher vos hommes. On en a malheureusement trop fait partir de ceux^ qui voulaient rester. Il n'en faut plus. . . . Sur ce, Dieu sauve la République, et bien le bonjour à vos lapins ! "
Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon. Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d'adieu '^ par souscription pour les lapins qui allaient partir! Le brave général Bravida eut beau dire que ce n'était pas la peine, que personne ne partirait; le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit. . . . Donc, un dimanche soir, cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut lieu dans les salons de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts,®^ les vivats, les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s'en tenir sur ce punch d'adieu; les gardes nationaux de choux qui le payaient avaient la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le vénérable adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous ces braves qu'il était prêt à
marcher à leur tête, savait mieux que personne qu'on ne marcherait pas du tout ; mais c'est égal ! Ces méridionaux sont si extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait, tout le monde s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le monde était sincère, même le général ! . . .
A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé cet effet de mirage.**