‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 114 sur 192 · CINO-MARS TOMBE DA^•S UN PIÈGE · texte numérisé non relu

CINO-MARS TOMBE DA^•S UN PIÈGE

rats! les assassins! ils m'ont empêché d'appeler, ils mont serré les lèvres avec un mouchoir.

A ce bruit, Grandchamp survint enfin, se frottant les yeux comme un homme qui se réveille. Laura, épouvantée, courut dans l'église près de sa maîtresse; tous rentrèrent précijjitamment pour rassurer Marie, et entourèrent le vieil abbé.

— Les scélérats ! ils m'ont attaché les mains comme vous voyez, ils étaient plus de vingt; ils m ont pris la clef de cette porte de l'église.

— Quoi! tout à l'heure? dit Cinq-Mars: et pour quoi nous quittez-vous?

— Vous quitter! Il y a plus de deux heures qu'ils me tiennent 1

— Deux heures! s écria Henri effrayé.

— Ah! malheureux vieillard que je suis! cria Grandchamp, jai dormi pendant le danger de mon maître! c'est la première fois!

— Vous n'étiez donc pas avec nous dans le confessionnal? poursuivit Ciaq-Mars avec anxiété, tandis que Marie tremblante se pressait contre son bras.

— Eh quoi! dit l'abbé, navez-vous pas vu le scélérat à qui ils ont donné ma clef?

— rSon! qui? dirent-ils tous à la fois.

— Le père Joseph ! répondit le bon prêtre.

— Fuyez! vous êtes perdu! s'écria Marie.

Bien qu'étroitement surveillés durant leur vovage à travers la France. Fontrailles et Jacques de Lauiardemont sont cependant parvenus à g-agner les Pvrénées. Encore quelques heures, et ils auront franchi la frontière!

Mais c'est là justement que. devant eux. se dresse un obstacle presque insurmontable; toutes les routes sont gardées, tous les sentiers parcourus par des patrouilles

et des rondes. On a été prévenu de leur passage et on les cherche ; c'est ce qu'un aventurier, jadis compagnon de Jacques, révèle brutalement à celui-ci, sans savoir qu'il parle devant un de ceux dont il est question : « On recherche deux coquins qui ont un papier pour amener l'Espagnol en France! » Or, à cette époque, l'Espagnol était pour le Français l'ennemi acharné, héréditaire, comme l'avait ^\é et allait l'être encore l'Anglais, comme devait l'être plus tard le Prussien.

Fontraillcs et Jacques décident alors de se séparer. Un homrne seul passe plus facilement. On se retrouvera au delà do la frontière, sur le territoire espagnol et. comme Jacques connaît les moindres détours de la montagne, c'est lui qui portera le traité.

Mais .T^cques, malgré son habileté, tombe bientôt au milieu d'une ronde commandée par son père, le juge de Loudun. Celui-ci, voyant son fils seul, devine ce qui s'est passé; il exige qu'il lui remette le traité et Jacques, pour se soustraire aux gens de police, se préi ipite au bas du rocher sur lequel il se trouve ; mais, au iteu de la terre ferme, il ne rencontre qu'une vase liquide dans laquelle il enfonce et va se perdre, si un prompt secours ne lui est porté, secours qu'il réclame de son père et que ce dernier lui promet s'il lui donne d abord le traité. Epouvanté, car il enfonce de plus en plus, Jacques tend le rouleau contenant le traité à son père qui s'en saisit et qui se sauve, laissant le malheureux s enlizer complètement dans la vase.

Ce traité, le juge Laubardemont va le porter à Richelie» qui, toujours à Narbonne, l'attend avec une impatience fébrile, car, une fois en possession de ce document, il sait que Cinq-Mars, quoi qu'il puisse faire, est derdu d'avance.

Celui-ci, cependant, est bien près de réussir; car le soir même où Richelieu vient de recevoir le traité, les troupes royales campées sous les murs de Perpignan ont pris les armes et attendent des ordres; c'est Cinq- Mars — ayant de Thou à ses côtés — qui les commande.

II va donner le signal du départ, c est-à-dire de la marche sur Narbonne, lorsqu'un courrier lui apporte une lettre, venant de la Reine.

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