‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 115 sur 192 · CINQ-MARS TOMBE DA^;S U>' PIÈGE · texte numérisé non relu

CINQ-MARS TOMBE DA^;S U>' PIÈGE

Anne d'Autriche expose ou laisse entendre à Cinq- Mars qu'elle ne considère pas comme sérieux les serments échangés entre lui et Marie de Mantoue en dehors de l'autorisation royale, que Marie, étant de maison souveraine, doit élever ses regards plus haut, et qu'enfin, en ce mom^ent la princesse aurait l'occasion de s'allier à un prince, héritier de l'une des couronnes les plus enviables et les plus enviées de l'Europe, car c'est ainsi qu'il faut considérer le palatin de Posnanie qui fait alors très brillante figure à la cour de Saint-Germain.

C'est là que se trouve et que la princesse a vu ce jeune et beau prince qui l'a charmée par son esprit.

Cinq-Mars, par cette lettre, est accablé; car il a compris ce que voulait dire et aussi ce que ne disait pas la Reine. Marie est ambitieuse et prête à se laisser séduire par l'espoir d'un trône, mais elle se sent néanmoins liée envers lui, simple Grand Ecuyer de France. Doit-il alors, par son obstination, faire le malheur de celle qu'il adore? D'un autre côté, pourrait-il vivre sans son amour?

Son parti est vite pris; par ces trois lignes, qu'il adresse comme réponse à la Reine, il dégage Marie, mais il prononce en même temps son arrêt à lui-même : « Marie, étant ma femme, ne peut être reine de Pologne qu'après ma mort. Je meurs. )>

Et, prétextant une fausse alerte, il fait rentrer l'armée dans ses cantonnements.

Désormais c'en est fait; tout est perdu; il n'a plus qu'à attendre la vengeance de Richelieu qui le livrera au bourreau. Aussi, comme de Thou, qui, sans en connaître les raisons, a compris qu'il se perdait, lui propose de fuir, il répond qu'au contraire il reste, car il se sent condamné. Et de Thou, véritable am^i, restera donc aussi pour se perdre avec lui.

Richelieu, de son côté, n'a pas perdu de temps; au moment où il vient de recevoir le traité et de donner Tordre terrible de faire, à tout prix, disparaître à jamais les juges d'Urbain Grandier, le Roi, qu'il attendait, arrive de fort méchante humeur et lui expose tous les griefs qu'il a contre lui. Mais le Cardinal, qui connaît fort bien le caractère du monarque, répond vivement, en lui reprochant d avoir permis sa mo-t: voyant

Louis XIIT surpris, il profite de son trouble pour lui montrer le traité avec l'Espagne. — ainsi qu'une lettre de Monsieur qui demande humblement son pardon, — et termine en exigeant du Roi qu'il décide entre son premier ministre ou son grand écuyer : « Lui ou moi ? Sa tète ou la mienne? Choisissez! — Jamais! » répond Louis XIIL

Richelieu, blessé, rappelle alors au Roi les services qu'il a rendus à la France et à la monarchie ; il lui exprime enfin le désir de se retirer, mais se demande avec inquiétude ce que vont devenir les aflfaires du Royaume : « Si je m'en vais, dit-il brutalement, que ferez- vous * ? »

Louis fut tiré de son apathique méditation par l'excès d'audace de ce discours ; il leva la tête et sembla un instant avoir pris une résolution par crainte d'en prendre une autre.

— Eh bien, monsieur, dit-il. je répondrai que je veux régner par moi seul.

— A la bonne heure, dit Richelieu, mais je dois vous prévenir que les aifaircs du moment sont difficiles. Voici l'heure où l'on m'apporte mon travail ordinaire.

— Je m'en charge, reprit Louis, j'ouvrirai les portefeuilles, je donnerai mes ordres.

— Essayez donc, dit Richelieu, je me retire, et, si quelque chose vous arrcle, vous m'appellerez.

Il sonna : à l'instant même et comme s'ils eussent attendu le signal, quatre vigoureux valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement ; car, nous l'avons dit, il ne pouvait plus marcher. Eu passaht dans la

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