‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 12 sur 192 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

XYI

Ainsi près d'Aboukir reposait ma frégate; A l'ancre dans la rade, en avant des vaisseaux, On voyait de bien loin son corset d'écarlate Se mirer dans les eaux.

Ses canots l'entouraient, à leur place assignée. Pas une voile ouverte, on était sans dangers. Ses cordages semblaient des filets d'araignée. Tant ils étaient légers.

Nous étions tous marins. Plus de soldats timides Qui chancellent à bord ainsi que des enfants; Ils marchaient sur leur sol, prenant des Pyramides, Montant des éléphants.

Il faisait beau. — La mer, de sable environnée, Brillait comme un bassin d'argent entouré d'or; Un vaste soleil rouge annonça la journée Du quinze thermidor.

La Sérieuse alors s'ébranla sur sa quille : Quand venait un combat, c'était toujours ainsi; Je le reconnus bien, et je lui dis : « Ma fille. Je te comprends, merci. »

J'avais une lunette exercée aux étoiles ; Je la pris, et la tins ferme sur Ihorizon. — Une, deux, trois — je vis treize et quatorze voiles : Enfin, c'était Nelson.

Il courait contre nous en avant de la brise ; La Sérieuse à l'ancre, immobile s'offrant, Reçut le rude abord sans en être surprise. Comme un roc un torrent.

Tous passèrent près d'elle en lâchant leur bordée; Fière, elle répondit aussi quatorze fois, Et par tous les vaisseaux elle fut débordée, Mais il en resta trois.

Trois vaisseaux de hautbord — combattre une frégate ! Est-ce l'art d'un marin? le trait d'un amiral? Un écumeur de mer, un forban, un pirate, N'eût pas agi si mal!

N'importe ! elle bondit, dans son repos troublée, Elle tourna trois fois jetant vingt-quatre éclairs, Et rendit tous les coups dont elle était criblée, Feux pour feux, fers pour fers.

Ses boulets enchaînés fauchaient des mâts énormes. Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron, S'enfonçaient dans le bois, comme au cœur des grands Le coin du bûcheron. [ormes

Un brouillard de fumée où la flamme étincelle L'entourait; mais, le corps brûlé, noir, écharpé, Elle tournait, roulait, et se tordait sous elle. Comme un serpent coupé.

Le soleil s'éclipsa dans l'air plein de bitume. Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit; Et, lorsque la nuit vint, sous cette ardente brume On ne vit pas la nuit.

Nous étions enfermés comme dans un orage : Des deux flottes au loin le canon s'y mêlait; On tirait en aveugle à travers le nuage : Toute la mer brûlait.

Mais, quand le jour revint, chacun connut son œuvre. Les trois vaisseaux flottaient démâtés, et si las, Qu'ils n avaient plus de force assez pour lamanœuvre ; Mais ma frégate, hélas !

Elle ne voulait plus obéir à son maître; Mutilée, impuissante, elle allait au hasard ; Sans gouvernail, sans mât, ou n'eût pu reconnaître La merveille de l'art!

Engloutie à demi, son large pont à peine, S'affaissaut par degrés, se montrait sur les flots, Et là ne restaient plus, avec moi capitaine, Que douze matelots.

Je les fis mettre en mer à bord d'une chaloupe. Hors de notre eau tournante et de son tourbillon, Et je revins tout seul me coucher sur la poupe Au pied du pavillon.

J'aperçus des Anglais les figures livides, Faisant pour s'approcher un inutile efl'ort Sur leurs vaisseaux flot tant s comme des tonneaux vides. Vaincus par notre mort.

La Sérieuse alors semblait à l'agonie; L'eau dans ses cavités bouillonnait sourdement; Elle, comme voyant sa carrière finie, Gémit profondément.

Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige, T.n mouvement honteux; mais bientôt 1 étouffant : « Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis-je: Adieu donc, mon enfant I h

Elle plonge d abord sa poupe et puis sa proue; Mon pavillon noyé se montrait en dessous ; Puis elle s'enfonça, tournant comme une roue, Et la mer viut sur nous.

Hélas! deux mousses d'Angleterre Me sauvèrent alors, dit-on, Et me voici sur un ponton ; — J'aimerais presque autant la terre!

Cependant je respire ici L'odeur de la vague et des brises.

Vous êtes marins. Dieu merci!

Nous causons de combats, de prises; Nous fumons, et nous prenons 1 air Qui vient aux sabords de la mer, Votre voix m anime et me flatte, Aussi je vous dirai souvent :

« Qu'elle était belle ma frésate, Lorsqu'elle voguait dans le vent ! »

Dieppî, 1823.

Solitudes que Dieu fit pour le Nouveau Moude, Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde A d'éternelles nuits que les brûlants soleils jN'éclairent qu'en tremblant par deux rayons vermeils (Car le couchant peut seul et seule peut 1 aurore Glisser obliquement au pied du sycomore), Pour qui, dans l'abandon, soupirent vos cyprès? Pour qui sont épaissis ces joncs luisants et fr;iis? Quels pas attendez-vous pour fouler vos prairies? De quels peuples éteints étiez-vous les patries ? Les pieds de vos grands pins, si jeunes et si forts, Sont-ils entrelacés sur la tête des morts ? Et vos gémissements sortent-ils de ces urnes Que trouve l'Indien sous ses pas taciturnes? Et ces bruits du désert, dans la plaine entendus, Est-ce un soupir dernier des royaumes perdus? Votre nuit est bien sombre et le vent seul murmure. Une peur inconnue accable la nature.

1. Les Destinées, qui font aujourd'hui partie des Poésies complètes d'Aîfred de Vigny, sont une œuvre posthume, publiée en 1864 par M. Louis Ratisbonae.

Les oiseaux sont cachés dans le creux des pins noirs. Et tous les animaux ferment leurs reposoirs Sous 1 écorce, ou la mousse ou parmi les racines. Ou dans le creux profond des vieux troncs en ruines.

— L'orage sonne au loin, le bois va se courber. De larges gouttes d'eau commencent à tomber; Le combat se prépare et Timmense ravage Entre la nue ardente et la forêt sauvage.

— Qui donc cherche sa route en ces bois ténébreux? L'ne pauvre Indienne au visage fiévreux.

Pâle et portant au sein un faible enfant qui pleure. Sur un sapin tombé, pont tremblant quelle effleure, Elle passe, et sa main tient sur l'épaule un poids Qu^elle baise : autre enfant pendu comme un carquois. Malgré sa volonté, sa jeunesse et sa force, Elle frissonne encor sous la pagne d'écorce Et tient sur ses deux fils la laine aux plis épais, Sa tunique et son lit dans la guerre et la paix.

— Après avoir longtemps examiné les herbes Et la trace des pieds sur leurs épaisses gerbes Ou sur le sable fin des ruisseaux abondants, Elle s'arrête et cherche avec des yeux ardents Quel chemin a suivi dans les feuilles froissées

L homme de la Peau-Rouge aux guerres insensées.

Comme la lice errante, affamée et chassant,

Elle flaire l'odeur du sauvage passant,

Indien, ennemi de sa race indienne.

Et de qui la famille a massacré la sienne.

Elle écoute, regarde et respire à la fois

La marche des Hurons sur les feuilles des bois ;

Un cri lointain l'effraye, et dans la forêt verte

Elle s'enfonce enfin par une route ouverte.

Elle sait que les blancs, par le fer et le feu, Ont troué ces grands bois semés des mains de Dieu, Et, promenant au loin la flamme qui calcine, Pour labourer la terre ont brûlé la racine, L'arbre et les joncs touffus que le fleuve arrosait. Ces Anglais qu autrefois sa tribu méprisait Sont maîtres sur sa terre, et l'Osage indocile Va chercher leur foyer pour demander asile.

Elle entre en une allée où d'abord elle voit

La barrière d'un parc. — Un chemin large et droit

Conduit à la maison de forme britannique,

Où le bois est cloué dans les angles de brique,

Où le toit invisible entre un double rempart

S'enfonce, où le charbon fume de toute part,

Oïl tout est clos et sain, où vient blanche et luisante

S'unir à l'ordre froid la propreté décente.

Fermée à l'ennemi, la maison s ouvre au jour,

Légère comme un kiosk, forte comme une tour.

Le chien de Terre-Neuve y hurle près des portes,

Et des blonds serviteurs les agiles cohortes

S'empressent en silence aux travaux familiers,

Et, les plateaux en main, montent les escaliers.

Deux filles de six ans aux lèvres ingénues

Attachaient des rubans sur leurs épaules nues;

Mais, voyant l'Indienne, elles courent; leur main

L'appelle et l'introduit par le large chemin

Dont elles ont ouvert, à deux bras, la barrière;

Et caressant déjà la pâle aventurière :

« As-tu de beaux colliers d'azaléa pour nous?

Ces mocassins musqués, si jolis et si doux.

Que ma mère à ses pieds ne veut d'autre chaussure?

Et les peaux de castor, les a-t-on sans morsure?

Yends-tu le lait des noix et la sagamité ' ?

Le pain anglais n'a pas tant de suavité.

C'est Noël aujourd'hui. Noël est notre fête,

A nous, enfants ; vois-tu? la Bible est déjà prête ;^

Devant 1 orgue ma mère et nos sœurs vont s'asseoir.

Mon frère est sur la porte et mon père au parloir. »

L'Indienne aux grands yeuxleursouritsansrépondre.

Resarde tristement cette maison de Londre

Que le veut malfaiteur apporta dans ses bois,

Au lieu d'y balancer le hamac d autrefois.

Mais elle entre à grands pas, de cet air calme et grave

Près duquel tout regard est un regard d esclave.

Le parloir est ouvert, un pupitre au milieu ;

Le père y lit la Bible à tous les gens du lieu,

Sa femme et ses enfants sont debout et lécoutent,

Et des chasseurs de daims, que les Hurons redoutent,

Défricheurs de forêts et tueurs de bison,

Valets et laboureurs, composent la maison.

Le maître est jeune et blond, vêtu de noir, sévère

D'aspect et d'un maintien qui veut qu'on le révère.

L'Anglais-Américaiu, nomade et protestant,

Pontife en sa maison y porte, en l'habitant.

Un seul livre et partout oii, pour l'heure, il réside;

De toute question sa papauté décide :

Sa famille est croyante, et, sans autels, il sert,

Prêtre et père à la fois, son Dieu dans un désert.

Celui qui règne ici d'une façon hautaine N'a point voulu parer sa maison puritaine: Mais lœil trouve un miroir sur les aciers brunis. La main se réfléchit sur les meubles vernis ;

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