‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 120 sur 192 · M. DE CHENIER · texte numérisé non relu

M. DE CHENIER

La seconde histoire, que raconte à Stello le Docteur- Noir est celle des aventures de l'infortuné poète Chatterton, de ses tristesses, de ses désespoirs, enfin de sa mort si dramatique 1.

Quant au troisième récit, il se passe sous la Terreur de 1793-1794; nous assistons aux scènes qui se déroulaient dans certaines prisons, aux tristes amours d'André Chénier avec M"* de Saint-Aignan, aux efforts infructueux faits pour les sauver: c'est au cours de cette histoire que le Docteur reçut la visite — qu'il raconte — d'un vieux domestique, et d'un jeune garçon, ce dernier venant le chercher de la part de Maximilien Robespierre, qui était alors malade.

l.Nous n'en donnons aucun extrait, le drame étant publié presque en entier dans la Deuxième partie de cet ouvrage.

d'un honnête vieillard.

Je trouvai devant moi deux envoyés d'espèces différentes : un vieillard et un enfant. Le vieux était poudré assez proprement; il portait un habit de livrée où la place des galons se voyait encore. Il m'ôta son chapeau avec beaucoup de respect, mais en même temps il jeta les yeux avec défiance autour de lui, regarda derrière moi si personne ne me suivait, et se tint à l'écart sans entrer, comme pour laisser passer avant lui le jeune garçon, qui était arrivé en même temps et qui secouait encore le cordon de la sonnette par son pied de biche. Il sonnait sur la mesure de la Marseillaise, qu'il sifflait (vous savez l'air probablement, en 1832, où nous sommes); il continua de siffler en me regardant effrontément, et de sonner jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la dernière mesure. J'attendis patiemment et je lui donnai deux sous en lui disant :

— Recommence-moi ce refrain-là, mon enfant.

Il recommença sans se déconcerter; il avait fort bien compris l'ironie de mon présent, mais il tenait à me montrer qu'il me bravait. Il était fort joli de figure, portait sur l'oreille un petit bonnet rouge tout neuf, et le reste de son habillement déguenillé à faire soulever le cœur : les pieds nus, les bras nus, et tout à fait digne du nom de Sans- Culotte.

— Le citoyen Robespierre est malade, me dit-il d'un ton de voix clair et très impérieux, en fronçant ses petits sourcils blonds. Faut venir à deux heures le voir.

En même temps il jeta de toute sa force ma pièce de deux sous contre une des vitres du carré,

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la mit en morceaux, et descendit l'escalier à clochepied en sifflant : Ça ira !

— Que demandez-vous ? dis-je au vieux domestique ; et, comme je vis que celui-là avait besoin d'être rassuré, je lui pris le bras par le coude et le fis entrer dans l'antichambre.

Le bonhomme referma la porte de l'escalier avec de grandes précautions, regarda autour de lui encore une fois, s'avança en rasant la muraille, et me dit à voix basse :

— C'est que... monsieur, c'est que madame la duchesse est bien souffrante aujourd'hui...

— Laquelle ? lui dis-je : voyons, parlez plus vite et plus haut. Je ne vous ai pas encore vu.

Le pauvre homme parut un peu effrayé de ma brusquerie, et, de même qu'il avait été déconcerté par la présence du petit garçon, il le fut complètement par la mienne; ses vieilles joues pâles rougirent sur leurs pommettes; il fut obligé de s'asseoir, et ses genoux tremblaient un peu.

— C'est madame de Saint-Aignan, me dit-il timidement et plus bas qu'il put.

— Eh bien, lui dis-je, du courage, je l'ai déjà soignée. J'irai la voir ce matin à la maison Lazare; soyez tranquille, mon ami. La traite-t-on un peu mieux?

— Toujours de même, dit-il en soupirant; il y a quelqu'un là qui lui donne un peu de fermeté, mais j'ai bien des raisons de craindre pour cette personne-là, et alors, certainement, madame succombera. Oui, telle que je la connais, elle succombera, elle n'en reviendra pas.

— Bah! bahl mon brave homme, les femmes facilement abattues se relèvent aisément. Je sais des idées pour soutenir bi<în des faibles. J'irai lui parler ce matin.

Le bonhomme voulait bieu m'en dire plus long, mais je le pris par la main et lui dis :

— Tenez, mon ami, réveillez-moi mon domestique, si vous le pouvez, et dites-lui qu'il me faut un cha peau pour sortir. »

J'allais le laisser dans l'antichambre et je ne prenais plus garde à lui, lorsqu'en ouvrant la porte de mon cabinet, je m'aperçus qu'il me suivait, et il entra avec moi. Il avait, en entrant, jeté un long regard de terreur sur Blaireau, qui n'avait garde de s'éveiller.

— Eh bien, lui dis-je, êles-vous fou ?

— Non, monsieur; je suis suspect, me dit-il.

— Ah! c'est différent. C'est une position assez triste, mais respectable, repris-je. J'aurais dû deviner à cet amour de se déguiser en domestique qui vous tient tous. C'est une raonomanie. Eh bien, monsieur, j'ai là une grande armoire vide, s il peut vous être agréable d'y entrer.

J'ouvris les deu.x battants de l'armoire, et le saluai comme lorsqu'on fait à quelqu'un les honneurs d'une chambre à coucher.

— Je crains, ajoutai-je, que vous n'y soyez pas commodément; pourtant j'y ai déjà logé six personnes l'une après l'autre.

C'était ma foi vrai.

Mou bonhomme prit, lorsqu'il fut seul avec moi, un air tout différent de sa première façon d'être. Il se grandit et se mit à son aise : je vis un beau vieillard, moins voûté, plus digne, mais toujours pâle. Sur mes assurances qu'il ne risquait rien et pouvait parler, il osa s'asseoir et respirer.

— Monsieur, me dit-il en baissant les yeux pour se remettre et s'efforcer de reprendre la dignité de sou rang, monsieur, je veux sur-le-champ vous

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