‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 121 sur 192 · M. DE CHÉNIER · texte numérisé non relu

M. DE CHÉNIER

mettre au fait de ma personne et de ma visite. Je suis monsieur de Chénier. J'ai deux fils qui, malheureusement, ont assez mal tourné : ils ont tous deux donné dans la Révolution. L un est Représentant, jeu gémirai toute ma vie, c'est le plus mauvais : 1 aîné est en prison, c'est le meilleur. Il est un peu dégrisé, monsieur, dans ce moment-ci, et je ne sais vraiment pas plus que lui pourquoi on me la coffré, ce pauvre garçon; car il a fait des écrits bien révolutionnaires et qui ont dû plaire à tous ces buveurs de sang...

— Monsieur, lui dis-je, je vous demanderai la permission de vous rappeler qu il y a un de ces buveurs qui m'attend à déjeuner.

— Je le sais, monsieur, mais je croyais que c'était seulement en qualité de docteur, profession pour laquelle j"ai la plus haute vénération; car, après les médecins de l'âme, qui sont les prêtres et tous les ecclésiastiques, généralement parlant, je ne veux excepter aucun des ordres monastiques, certainement les médecins du corps...

— Doivent ari'iver à temps pour le sauver, interrompis-je encore en lui secouant le bras pour le réveiller du radotage qui commençait à 1 assoupir; je connais messieurs vos fils...

— Pour abréger, monsieur, la seule chose qui me console, me dit-il, c'est que 1 aîné, le prisonnier, l'officier, n'est pas poète comme celui de Charles /.!', et par conséquent, lorsque je l'aurai tiré d afi'aire, comme j'espère, avec votre aide, si vous voulez bien le permettre, il n attirera pas les yeux sur lui par une publicité d'auteur.

— Bien jugé, dis-je, prenant mon parti d'écouter.

— rs est-ce pas, monsieur? continua cet excellent

homme. André a de l'esprit, du reste, et c'est lui qui a rédigé la lettre de Louis XVI à la Convention. Si je me suis travesti, c'est par égard pour vous, qui fréquentez tous ces coquins-là, et pour ne pas vous compromettre.

— L'indépendance de caractère et le desintéressement ne peuvent jamais être compromis, dis-je en passant; allez toujours.

— !Mort-Dieu! monsieur, reprit-il avec une certaine vieille chaleur militaire, savez-vous qu'il serait aûreux de compromettre un galant homme comme vous, à qui l'on vient demander un service !

— J'ai déjà eu l'honneur de vous offrir... reprisje en montrant mon armoire avec galanterie.

— Ce n'est point là ce qu'il me faut, me dit-il; je ne prétends point me cacher; je veux me montrer, au contraire, plus que jamais. ^Nous sommes dans un temps où il faut se remuer; à tout âge il faut se remuer, et je ne crains pas pour ma vieille tête. Mon pauvre André m'inquiète, monsieur; je ne puis supporter qu il reste à cette eflroyable maison de Saint-Lazare.

— Il faut qu'il reste en prison, dis-je rudement, c'est ce qu'il a de mieux à faire.

— J'irai...

— Gardez-vous d'aller.

— Je parlerai...

— Gardez-vous de parler.

Le pauvre homme se tut tout à coup et joignit les mains entre ses deux geuoux avec une tristesse et une résignation capables d attendrir les plus durs des hommes. Il me regardait comme un criminel à la question regardait son juge dans quelque bienheureuse Epoque Organique. Son vieux front nu se couvrit de rides, comme une mer pai-

M. DE CHEMER 307

sible se couvre de vagues, et ces vagues prirent cours d'abord du bas en haut par étonnement, puis du haut en bas par affliction.

— Je vois bien, me dit-il, que M™^ de Saint- Aignan s est trompée; je ne vous en veux point, parce que dans ces temps mauvais chacun suit sa route, mais je vous demande seulement le secret, et je ne vous importunerai plus, citoyen.

Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l'effort que fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer, et jamais, depuis sa création, le mot de citoyen n eut un pareil son. La première syllabe siffla longtemps, et les deux autres murmurèrent rapidement comme le coassement d'une grenouille qui barbote dans un marais. Il y avait un mépris, une douleur suffocante, un désespoir si vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonné, surtout si vous eussiez vu le bon vieillard se lever péniblement en appuyant ses deux mains à veines bleues sur ses deux genoux, pour réussir à s'enlever du fauteuil. Je larrètai au moment où il allait arriver à se tenir debout, et je le replaçai doucement sur le coussin.

— ]\I°^ de Saint-Aignan ne vous a point trompé, lui dis-je; vous êtes devant un homme sur, monsieur. Je n'ai jamais trahi les soupirs de personne, et jeu ai reçu beaucoup, surtout des derniers soupirs, depuis quelque temps...

Ma dureté le fit tressaillir.

— Je connais mieux que vous la position des prisonniers, et surtout de celui qui vous doit la vie, et à qui vous pouvez l'ôter si vous continuez à vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur, que dans les tremblements de terre il faut rester en place et immobile.

Il ne répondit que par un demi-salut de résignalion et de politesse réservée, et je sentis que j'avais perdu sa confiance par ma rudesse. Ses yeux étaient plus que baissés et presque fermés quand je continuai à lui recommander un silence profond et une retraite absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous les âges ont leur étourderie, toutes les passions leurs imprudences, et que l'amour paternel est presque une passion.

J'ajoutai qu'il devait penser, sans attendre de moi de plus grands détails, que je ne m'avançais pas à ce point auprès de lui, dans une circonstance aussi grave, sans être certain du danger qu'il y aurait à faire la plus légère démarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi , mais qu'enfin il me pouvait croire; que personne n'était plus avant que moi dans la confidence des chefs actuels de l'Etat; que j'avais souvent profité des moments favorables de leur intimité pour soustraire quelques tèlcs humaines à leurs griffes et les faire glisser entre leurs ongles; que, cependant, dans cette occasion, une des plus intéressantes qui se fût offerte, puisqu'il s'agissait de son fils aîné, intime ami d'une femme que j'avais vue naître et que je regardais comme mon enfant, je déclarais formellement qu'il fallait demeurer muet et laisser faire la destinée, comme un pilote sans boussole et sans étoiles laisse faire le vent quelquefois. — Non! il est dit qu'il existera toujours des caractères tellement polis, usés, énervés et débilités par la civilisation, qu'ils se referment par le froissement d un mot comme des sensitives. Moi, j'ai parfois le toucher rude. — A présent j'avais beau parler, il consentait à tout ce que je conseillais, il tombait d'accord

avec moi de tout ce que je disais; mais je sentais sa politesse à fleur d'eau et un roc au fond. — C était l'entêtement des vieillards, ce misérable instinct d'une volonté myope qui surnage en nous quand toutes nos facultés sont englouties par le temps, comme un mauvais mât au-dessus d'un vaisseau submergé.

Je passe aussi rapidement dune idée à l'autre, que l'œil de la lumière à lombre. Sitôt que je vis mon discours inutile, je me tus. M. de Chénier se leva, et je le reconduisis en silence jusqu'à la porte de l'escalier. Là seulement je ne pus m'empècher de lui prendre la main et de la lui serrer cordialement. Le pauvre vieillard! il en fut ému. Il se retourna, et ajouta d'une voix douce (mais quoi do plus entêté que la douceur?) :

« Je suis bien peiné de vous avoir importuné de ma demande.

— Et moi, lui dis-je, de voir que vous ne vouiez pas me comprendre, et que vous prenez un bon conseil pour une défaite. Vous y réfléchirez, j'espère.

11 me salua profondément et sortit.

a . LA PROME>'ADE CROISÉE.

J'avais fini par m'amuser des Institutions de Saiut-Just, au point d'oublier totalement le lieu où j'étais. Je me plongeai avec délices dans une distraction complète, ayant dès longtemps fait l'abnégation totale d'une vie qui fut toujours tristri. Tout

à coup la porte par laquelle j'étais entré s'ouvrit encore. Un homme de trente ans environ, dune belle figure, dune taille haute, l'air militaire et orgueilleux, entra sans beaucoup de cérémonie. Ses bottes à l'écuyère, ses éperons, sa cravache, son large gilet blanc ouvert, sa cravate noire dénouée, l'auraient fait prendre pour un jeune général.

— Ah! tu ne sais donc pas si on peut lui parler? dit-il en continuant de s'adresser au nègre qui lui avait ouvert la porte. Dis-lui que c'est l'auteur de Caïus Gracchus et de Timoléon.

Le nègre sortit, ne répondit rien et l'enferma avec moi. L'ancien officier de dragons en fut quitte pour sa fanfaronnade, et entra jusqu'à la cheminée en frappant du talon.

— Y a-t-il longtemps que tu attends, citoyen? me dit-il. J'espère que, comme représentant, le citoyen Robespierre me recevra bientôt et m'expédiera avant les autres. Je n'ai qu'un mot à lui dire, moi. »

Il se retourna et arrangea ses cheveux devant la glace.

— Je ne suis pas un solliciteur, moi. — Moi, je dis tout haut ce que je pense, et, sous le régime des tyrans Bourbons comme 'sous celui-ci, je n'ai pas fait mystère de mes opinions, moi.

Je posai mes papiers sur la table, et je le regardai avec un air de surprise qui lui en donna un peu à lui-même.

— Je n'aurais pas cru, lui dis-je sans me déranger, que vous vinssiez ici pour votre plaisir.

Jl quitta tout d'un coup son air de matador, et se mit dans un fauteuil près de moi :

— Ah çà ! franchement ! me dit-il à voix basse, êtesvous appelé comme je le suis, je ne sais pourquoi ?

Je remarquai en celte occasion ce qui arrivait

souvent alors, c'est que le tutoiement était une sorte de langage de comédie qu on récitait comme un rôle, et que l'on quittait pour parler sérieusement.

— Oui, lui dis-je, je suis appelé, mais comme les médecins le sont souvent : cela m iuquièle peu, pour moi, du moins, ajoutai-je en appuyant sur ces derniers mots.

— Ah 1 pour vousl me dit-il en époussetant ses bottes avec sa cravache.

Puis il se leva et marcha dans la chambre en toussant avec un peu de mauvaise humeur. 11 revint.

— Savez-vous s il est en affaire? me dit-il.

— Je le suppose, répondis-je, citoyen Chénier. II me prit la main impétueusement.

— Çà, me dit-il, vous ne m'avez pas l'air d'un espion. Qu'est-ce que Ton me veut ici? Si vous savez quelque chose, dites-le-moi.

Jetais sur les épines; je sentais qu'on allait entrer, que peut-être on voyait, que certainement on écoutait. La Terreur était dans l'air, partout, et surtout dans cette chambre. Je me levai et marchai, pour qu au moins on entendît de lon^s silences, et que la conversation ne parût pas suivie. Il me comprit et marcha dans la chambre dans le sens opposé. ZS'ous allions d'un pas mesuré, comme deux soldats en faction qui se croisent; chacun de nous prit, aux yeux de lautre, l'air de réfléchir en lui-même, et disait un mot en passant, l'autre répondait en passant.

Je me frottais les mains.

— Il se pourrait, dis-je assez bas. en ne faisant semblant de rien et allant de la porte à la cheminée, qu'on nous eût réunis à dessein. Et très haut : Joli appartement I

Il revint de la cheminée à la porte, et, eu me rencontrant au milieu, dit :

— Je le crois. Puis, en levant la tête : Cela donne sur la cour.

Je passai.

— J'ai vu votre père et votre frère, ce matin, disje. Et en criant : Quel beau temps il fait!

Il repassa.

— Je le savais; mon père et moi nous ne nous voyons plus, et j espère qu'André ne sera pas longtemps là. — Un ciel magnifique.

Je le croisai encore.

— Tallien, dis-je, Courtois, Barras, Clauzel, sont de bons citoyens. Et avec enthousiasme : C'est un beau sujet que Timoléon\

Il me croisa en revenant.

— Et Barras, Collot-d'IIerbois, Loiscau, Bourdon, Barrère, Boissy-d Auglas... — J'aimais encore mieux mon Fénclon.

Je hâtai la marche.

— Ceci peut durer encore quelques jours. — Oa dit les vers bien beaux.

Il vint à grands pas et me coudoya.

— Les triumvirs ne passeront. pas quatre jours.— Je l'ai lu chez la citoyeune Yestris.

Cette fois je lui serrai la main en traversant.

— Gardez-vous de nommer votre frère, on n'y pense pas. — On dit le dénoùment bien beau.

A la dernière passe, il me reprit chaudement la main.

— Il n'est sur aucune liste; je ne le nommerai pas. — Il faut faire le mort. Le 9, je 1 irai délivrer de ma main. — Je crains qu'il ne soit trop prévu.

Ce fut la dernière traversée. On ouvrit; nous étions aux deux bouts de la chambre.

i;n après-midi chez Robespierre 313

b. un petit di'.ertissement.

Robespierre entra, il tenait Saint-Just par la main; celui-ci, vêtu d'une redingote poudreuse, pâle et défait, arrivait à Paris. R.obespierre jetu sur nous deux un coup d oeil rapide sous ses lunettes, et la distance où il nous vit l'un de l'autre me parut lui plaire; il sourit en pinçant les lèvres.

— Citoyen, voici un voyageur de votre connaissance, dit-il.

Nous nous saluâmes tous trois, Joseph Chénier en fronçant le sourcil, Saint-Just avec un signe de tête brusque et hautain, moi gravement comme un moine.

Saint-Just s'assit à côté de Ptobespierre; celui-ci sur son fauteuil de cuir, devant son bureau, nous en face. Il y eut un long silence. Je regardai les trois personnages tour à tour, Chénier se renversait et se balançait avec un air de fierté, mais un peu d embarras, sur sa chaise, comme rêvant à mille choses étrangères. Saint-Just, l'air parfaitement calme, penchait sur l'épaule sa belle tête mélancolique, régulière et douce, chargée de cheveux châtains flottants et bouclés; ses grands yeux s'élevaient au ciel, et il soupirait. Il avait l'air d'un jeune saint. — Les persécuteurs prennent souvent des manières de victimes. Ptobespierre nous regardait comme un chat ferait de trois souris qu'il a prises.

— Yoilà, dit Pv.obespierre d'un air de fête, notre ami Saint-Just qui revient de l'armée. Il y a écrasé la trahison, il en fera autant ici. C'est une surprise, on ne l'attendait pas, n'est-ce pas, Chénier?

Et il le regarda de côté, comme pour jouir de sa contrainte.

— Tu mas fait demander, citoyen? dit Marie- Joseph Chénier avec humeur; si c'est pour affaire, dépèchons-nous, on m'attend à la Convention.

— Je voulais, dit Robespierre d'un air empesé en me désignant, te faire rencontrer avec cet excellent homme, qui porte tant d'intérêt à ta famille.

J'étais pris. Marie-Joseph et moi nous nous regardâmes , et nous nous révélâmes toutes nos craintes par ce coup d'œil. Je voulus rompre les chiens.

— Ma foi, dis-je, j'aimelesletlres, moi, etFénelon...

— Ah! à propos, interrompit Robespierre, je te fais compliment, Chénier, du succès de ton Tiinoléon dans les ci-devant salons où tu en fais la lecture. — Tu ne connais pas cela, toi? » dit-il à Saint-Just avec ironie.

Celui-ci sourit d'un air de mépris, et se mit à secouer la poussière de ses bottes avec le pan de sa longue redingote, sans daigner répondre.

— Bah ! bah ! dit Joseph Chénier en me regardant, c'est trop peu de chose pour lui.

Il voulait dire cela avec indifférence, mais le sang d'auteur lui monta aux joues.

Saint-Just, aussi parfaitement calme qu'à l'ordinaire, leva les yeux sur Chénier, et le contempla comme avec admiration.

— Un membre de la Convention qui s'amuse à cela en l'an II de la République me parait un prodige, dit-il.

— ^la foi, quand on n'a pas la haute main dans les affaires, dit Joseph Chénier, c est encore ce qu'on peut faire de mieux pour la nation.

Saint-Just haussa les épaules.

Robespierre tira sa montre, comme attendant quelque chose, et dit d'un air pédant. :

— Tu sais, citoyen Chénier, mou opinion sur les écrivains. Je t'excepte, parce que je connais tes vertus républicaines ; mais, en général, je les regarde comme les plus dangereux ennemis de la patrie. Il faut une volonté une. Nous en sommes là. Il la faut républicaine, et pour cela, il ne faut que des écrits républicains : le reste corrompt le peuple. Il faut le rallier ce peuple, et vaincre les bourgeois, de qui viennent nos dangers intérieurs. Il faut que le peuple s'allie à la Convention et elle à lui; que les sans-culottes soient payés et colères, et restent dans les villes. Qui s'oppose à mes vues ? Les écrivains, les faiseurs de vers qui font du dédain rimé, qui crient : 0 mon âme! fuyons dans les déserts; ces gens-là découragent. La Convention doit traiter tous ceux qui ne sont pas utiles à la République comme des contre-révolutionnaires.

— C'est bien sévère, dit Marie-Joseph assez effrayé, mais plus piqué encore.

— Ohl je ne parle pas pour toi, poursuivit Robespierre d'un ton mieilleux et radouci; toi, tu as été un guerrier, tu es un législateur, et, quand tu ne sais que faire, Poète.

— Pas du tout! pas du tout! dit Joseph, singulièrement vexé ; je suis au contraire né Poète, et j'ai perdu mon temps à larmée et à la Convention.

J'avoue que, malgré la gravité de la situation, je ne pus m'empècher de sourire de son embarras.

Son frère aurait pu parler ainsi; mais Joseph, selon moi, se trompait un peu sur lui-même; aussi l'Incorruptible, qui était au fond de mon avis, poursuivit pour le tourmenter :

— Allons ! allons ! dit-il avec une galanterie fausse et fade, allons, tu es trop modeste, tu refuses deux

couronnes de Laurier, pour une couronne de Roses pompon.

— Mais il me semblait que tu aimais ces fleurs-là toi-même autrefois, citoyen ! dit Chénier : j'ai lu de toi des couplets fort agréables sur une coupe et un festin. Il y avait :

0 Dieux! que vois-je, mes amis ?

Un crime trop notoire.

0 malheur affreux!

0 scandale honteux!

J'ose le dire à peine; Pour vous j'en rougis, Pour moi j'en gémis.

Ma coupe n'est pas pleine.

« Et puis un ccitain madrigal où il y avait :

Garde toujours la modestie; Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée :

Tu n'en seras que mieux aimée Si tu crains de ne l'être pas.

« C'était joli! et nous avons aussi deux discours sur la peine de mort, l'un contre, l'autre pour; et puis un éloge de Gresset, où il y avait cette belle phrase, que je me rappelle encore tout entière :

« Oh! lisez le Veri-Vert, vous qui aspirez au mérite de badiner et d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que lamusement, et vous connaîtrez de nouvelles sources de plaisirs. Oui, tant que la langue française subsistera, le Vert-Vert trouvera des admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Vert-Vert, ta gloire pas-

r.N APRES-MIDI CHEZ ROBESPIERRE 317

sera à la postérité la plus reculée! O Gresset! tu fus le plus grand des poètes! — répandons des fleurs, etc., etc., etc.

« C était fort agréable.

« Jai encore cela chez moi, imprimé sous le nom de M. de Robespierre, avocat en parlement. »

L'homme n'était pas commode à persifler. Il fit de sa face de chat une face de tigre, et crispa les ongles,

Saint-Just. ennuyé, et voulant l'interrompre, lui prit le bras.

— A quelle heure t'attend-on aux Jacobins ?

— Plus tard, dit Robespierre avec humeur; laissemoi, je mamuse.

Le rire dont il accompagna ce mot lit claquer ses dents.

— J'attends quelqu'un, ajouta-t-il. — Mais toi. Saint-Just. que fais-tu des Poètes !

— Je te Tai lu. dit Saint-Just, ils ont un dixième chapitre de mes Institutions.

— Eh bien! qu'y font-ils ?

Saint-Just fit une moue de mépris, et regarda autour de lui à ses pieds, comme s'il eût cherché une épingle perdue sur le tapis.

— Mais... dit-il... des hymnes qu'on leur commandera le premier jour de chaque mois, en l'honneur de 1 Eternel et des bons citoyens, comme le voulait Platon. Le l^"" de Germinal, ils célébreront lu nature et le peuple; en Floréal, l'amour et les époux: en Prairial, la victoire; en Messidor, l'adoption; en Thermidor, la jeunesse; en Fructidor, le bonheur; en Vendémiaire, la vieillesse; en Brumaire, l'âme immortelle; en Frimaire, la sagesse; en rs'ivôse, la patrie; en Pluviôse, le travail, et en Ventôse, les amis.

Robespierre applaudit.

— C'est parfaitement réglé, dit-il.

Et : « L'inspiration ou la mort », dit Joseph Chénier en riant.

Saint-Just se leva gravement.

— Eh 1 pourquoi pas, dit-il, si leurs vertus patrio tiques ne les enflamment pas! Il n'y a que deux pi'incipes : la Vertu ou la Terreur.

Ensuite il baissa la tête, et demeura tranquille ment le dos à la cheminée, comme ayant tout dit et convaincu dans sa conscience qu'il savait toute; choses. Son calme était parfait, sa voix inaltérable et sa physionomie candide, extatique et régulière

— Voilà l'homme que jappellerais un Poète, di Robespierre en le montrant; il voit en grand, lui il ne s'amuse pas à des formes de style plus ou moins habiles; il jette des mots comme des éclairs dans les ténèbres de l'avenir, et il sent que la destinée des hommes secondaires qui s'occupent du détail des idées est de mettre en œuvre les nôtres ; que nulle race n'est plus dangereuse pour la liberté, plus ennemie de l'égalité, que celle des aristocrates de l'intelligence, dont les réputations isolées exercent une influence partielle, dangereuse, et contraire à l unité qui doit tout régir.

Après sa phrase, il nous regarda, — Xous nous regardions. — Nous étions stupéfaits. Saint-Just approuvait du geste, et caressait ces opinions jalouses et dominatrices, opinions que se feront toujours les pouvoirs qui s'acquièrent par l'action et le mouvement, pour tâcher de dompter ces puissances mystérieuses et indépendantes qui ne se forment que par la méditation qui produit leurs œuvres, et l'admiration qu'elles excitent.

Les parvenus, favoris de la fortune, seront éter-

nellement irrités, comme Aman, contre ces sévères Mardochées qui viennent s'asseoir, couverts de cendre, sur les degrés de leurs palais, refusant seuls de les adorer, et les forçant parfois de descendre de leur cheval et de tenir en main la bride du leur.

Joseph Chénier ne savait comment revenir de létonnement où il était d'entendre de pareilles choses. Enfin, le caractère emporté de sa famille prit le dessus.

— Au fait, me dit-il, j ai connu aussi dans ma vie des poètes à qui il ne manquait pour l'être qu'une chose, c'était la poésie.

Pv.obespierre cassa une plume dans ses doigts et prit un journal, comme n'ayant pas entendu.

Saint-Just, qui était au fond assez naïf et tout dune pièce comme un écolier non dégrossi, prit la chose au sérieux, et il se mit à parler de lui-même avec une satisfaction sans bornes et une innocence qui m'affligeait pour lui :

— Le citoyeu Chénier a raison, dit-il en regardant fixement le mur devant lui, sans voir autre chose que son idée : je sens bien que j'étais poète, moi, quand j'ai dit :

« Les grands hommes ne meurent pas dans leur lit. — Et — Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent de^'ant le tombeau. — Et — Je méprise la poussière qui me compose, et qui vous parle. — Et — La société n'est pas l'ouvrage de l'homme. — Et — Le bien même est souvent un moyen d'intrigue ; soyons ingrats si nous voulons sauver la patrie.

— Ce sont, dis-je, belles maximes et paradoxes plus ou moins Spartiates et plus ou moins connus, mais non de la poésie.

Saint-Just me tourna le dos brusquement et avec humeur.

Nous nous tûmes tous quatre.

La conversation en était arrivée à ce point où l'on ne pouvait plus ajouter un mot qui ne fût un coup, et Marie-Joseph et moi n'étions pas les plus accoutumés à frapper.

Nous sortîmes d'embarras d'une manière imprévue, car tout à coup Robespierre prit une petite clochette sur son bureau et sonna vivement. Un nègre entra et introduisit un homme âgé, qui, à peine laissé dans la chambre, resta saisi d'étonnement et d'effroi.

— Voici encore quelqu'un de votre connaissance, dit Robespierre; je vous ai préparé à tous une petite entrevue.

C'était M. de Chénier en présence de son fils. Je frémis de tout mon corps. Le père recula. Le fils baissa les yeux, puis me regarda, Robespierre riait. Saint-Just le regardait pour deviner.

Ce fut le vieillard qui rompit le silence le premier. Tout dépendait de lui, et personne ne pouvait plus le faire taire ou le faire parler. Nous attendîmes, comme on attend un coup de hache.

Il s'avança avec dignité vers son fils.

^ Il y a longtemps que je ne vous ai vu, monsieur dit-il ; je vous fais l'honneur de croire que vous venez pour le même motif que moi.

Ce Marie-Joseph Chénier, si hautain, si grand, 8i fort, si farouche, était ployé en deux par la contrainte et la douleur.

— Mon père, dit-il lentement, en pesant sur chaque syllabe, mon Dieu ! mon père, avez-vous bien réfléchi à ce que vous allez dire ?

Le père ouvrit la bouche, le fils se hâta déparier haut pour étouffer sa voix.

UN APRÈS-MIl^I CHEZ ROBESPIERRE 321

— Je sais... je devine... à peu près... à peu de cliose près l'affaire...

Et se tournant vers Robespierre en souriant :

— Affaire bien légère, futile en vérité... Et à son père :

, — Dont vous voulez parler. Mais je crois que vous auriez pu me la remettre entre les mains. Je suis député... moi... Je sais...

— Monsieur, je sais ce que vous êtes, dit M. de Chénier...

— IN'on, en vérité, dit Joseph en s'approchant, vous n'en saviez rien, absolument rien. Il y si longtemps, citoyens, qu'il n'a voulu me voir, mon pauvre père 1 II ne sait pas seulement ce qui se passe dans la Piépublique. Je suis sur que ce qu il vient de vous dire, il n'en est pas même bien certain.

Et il lui marcha sur le pied. Mais le vieillard se recula de lui.

— C'est votre devoir, monsieur, que je veux remplir moi-même, puisque vous ne le faites pas.

— Oh 1 Dieu du ciel et de la terre I sécria }^Iarie- Joseph au supplice.

— IN'e sont-ils pas curieux tous les deux? dit Robespierre à Saint-Just d'une voix aigre et en jouissant horriblement. Qu'ont-ils donc à crier tant ?

— J'aij dit le vieux père en s'avançant vers Robespierre, j'ai le désespoir dans le cœur en voyant...

Je me levai pour l'arrêter par le bras.

— Citoyen, dit Joseph Chénier à Robespierre, permets-moi de te parler en particulier, ou demmener mon père d'ici un moment. Je le crois malade et un peu troublé.

— Impie, dit le vieillard, veux-tu être aussi mauvais fils que mauvais... ?

322 STELLC

— Monsieur, dis-je en lui coupant la pirole. il était inutile de me consulter ce matin.

— Non, non! dit Robespierre avec sa voix aiguc et son incroyable sang-froid; non, ma foi, je ne veux pas que ton père me quitte, Chénier 1 Je lui ai donné audience; il faut bien que j'écoute. — Et pourquoi donc veux-tu qu'il s'en aille ! — Que crains-tu donc qu'il m'apprenne ? — Ne sais-je pas à peu près tout ce qui se passe, et même tes ordonnances du matin, docteur ?

— C'est fini! dis-je en retombant accablé sur ma chaise.

Marie-Joseph, par un dernier effort, s'avança hardiment et se plaça de force entre son père et Robespierre.

— Après tout, dit-il à celui-ci, nous sommes égaux, nous sommes frères, n'est-ce pas ? Eh bien, moi, je puis te dire, citoyen, des choses que tout autre qu'un représentant à la Convention nationale n'aurait pas droit de te dire, n'est-ce pas? — Eh bien, je te dis que mon père que voici, mon bon vieux père, qui me déteste à présent, parce que je suis député, va te conter quelque all'aire de famille bien au-dessous de tes graves occupations, vois-tu, citoyen Robespierre î Tu as de grandes affaires, toi, tu es seul, tu marches seul; toutes ces choses d'intérieur, ces petites brouilleries, tu les ignores, heureusement pour toi. Tu ne dois pas t en occuper.

Et il le pressait par les deux mains.

— Non, je ne veux pas absolument que tu l'écoutés, vois-tu ; je ne veux pas. Et, faisant le rieur : Mais c'est que ce sont de vraies niaiseries qu'il va te dire.

Et, en bavardant plus bas :

— Quelque plainte de ma conduite passée, de

vieilles, vieilles idées monai'chiques qu'il a. Je ue sais quoi. moi. Écoute, mon ami, toi, notre grand citoyen, notre maître, — oui, je le pense franchement, notre maître I — va, va à tes alfaires, à l'Assemblée où Ton t'écoute; — ou plutôt, tiens, renvoie-nous. — Oui, tiens, franchement, mets-nous à la porte : nous sommes de trop. — Messieurs, nous sommes indiscrets, partons.

Il prenait son chapeau, pâle et haletant, couvert de sueur, tremblant.

— Allons, docteur; allons, mon père, j'ai à vous parler. Nous sommes indiscrets. — Et Saint-Just, donc, qui arrive de si loin pour le voir! de l'armée du NordI ?> 'est-il pas vrai, Saint-Just ?

Il allait, il venait, il avait les larmes aux yeux; il prenait Robespierre par le bras, son père par les épaules : il était fou.

Robespierre se leva, et, avec un air de bonté perfide, tendit la main au vieillard par-devant son fils, — Le père crut tout sauvé ; nous sentîmes tout perdu. M. de Chénier s attendrit de ce seul geste, comme font les vieillards faibles.

— Oh I vous êtes bon! s'écria-t-il. C'est un système que vous avez, n'est-ce pas ? c'est un système qui fait qu'on vous croit mauvais. Rendez-moi mon fils aîné, monsieur de Robespierre! Rendez-le-moi, je vous en conjure; il est à Saint-Lazare. C'est bien le meilleur des deux, allez; vous ne le connaissez pas! il vous admire beaucoup, et il admire tous ces messieurs aussi; il m'en parle souvent. Il n'est point exagéré du tout, quoi qu'on ait pu vous dire. Celui-ci a peur de se compromettre, et ne vous a pas parlé; mais moi, qui suis père, monsieur, et qui suis bien vieux, je n'ai pas peur. D'ailleurs, vous êtes un homme comme il faut, il ne s'agit que

de voir votre air et vos manières; et avec un homme comme vous on seuteud toujours, n'est-ce pas?

Puis à son fils :

— Xe me faites point de signes ! ne m'interrompez pas! vous m'importunez! laissez monsieur agir selon son cœur : il s'entend un peu mieux que vous en gouvernement, peut-être! Vous avez toujours été jaloux d'André, dès votre enfance. Laissez-moi, ne me parlez pas.

Le malheureux frère ! il n'aurait pas parlé, il était muet de douleur, et moi aussi.

— Ahl dit Robespierre en s'asseyant et ôtant ses lunettes paisiblement et avec soulagement; voilà donc leur grande affaire! Dis donc, Saint-Jusl! ne s'imaginaient-ils pas que j'ignorais l'emprisonnement du petit frère? Ces gens-lk me croient fou, en vérité. Seulement il est bien vrai que je ne me serais pas occupé de lui d'ici à quelques jours. Eh bien, ajouta-t-il en prenant sa plume et griffonnant, on va faire passer l'affaire de ton fils.

— Voilà ! dis-je en étouffant.

— Comment! passer? dit le père interdit.

— Oui, citoyen, dit Saint-Just en lui expliquant froidement la chose, passer au tribunal révolutionnaire où il pourra se défendre.

— Et André? dit M. de Chénier.

— Lui! répondit Saint-Just, à la Conciergerie.

— Mais il n'y avait pas de mandat d'arrêt contre André! dit son père.

— Eh bien, il dira cela au tribunal, répondit Robespierre; tant mieux pour lui.

Et en parlant il écrivait toujours.

— Mais à quoi bon l'y envoyer! disait le pauvre vieillard.

— Pour qu il se justifie, répondait aussi froidement Robespierre, écrivant toujours.

— Mais lécoutera-t-on ?dit Marie-Joseph.

Robespierre mit ses lunettes et le regarda fixement : ses yeux luisaient sous leurs yeux verts comme ceux des hiboux.

— Soupçonnes-tu l'intégrité du tribunal révolutionnaire ? dit-il.

Marie-Joseph baissa la tète, et dit :

— NonI en soupirant profondément.

Saint-Just dit gravement :

— Le tribunal absout quelquefois.

— Quelquefois ! dit le père tremblant et debout.

— Dis donc, Saint-Just, reprit Robespierre en recommençant à écrire, sais-tu que c'est aussi un Poète, celui-là? Justement nous parlions deux, et ils parlent de nous : tiens, voilà une gentillesse de sa façon. C'est tout nouveau, n'est-il pas vrai, docteur? Dis donc, Saint-Just, il nous appelle bourreaux, barbouilleurs de lois.

— Rien que cela! dit Saint-Just en prenant le papier, que je ne reconnus que trop, et qu'il avait fait dérober par ses merveilleux espions.

Tout à coup Piobespierre tira sa montre, se leva brusquement et dit : « Deux heures! »

Il nous salua, et courut à la porte de sa chambre par laquelle il était entré avec Saint-Just. Il l'ouvrit, entra le premier et à demi dans l'autre appartement, où j'aperçus des hommes, et laissant sa main sur la clef comme avec une sorte de crainte et prêt à nous fermer la porte au nez, dit d'une voix aigre, fausse et ferme :

— Ceci est seulement pour vous faire voir que je sais tout ce qui se passe assez promptement.

Puis, se tournant vers Saint-Just, qui le sui-

vait paisiblement avec un sourire ineffable de douceur :

— Dis donc, Saint-Just, je crois que je m'entends aussi bien que les Poètes à composer des scènes de famille.

— Attends! Maximilien! cria Marie-Joseph eu lui montrant le poing et en s en allant par la porte opposée, qui, cette fois, souvrit d'elle-même, je vais à la Convention avec Tallien!

— Et moi aux Jacobins, dit Robespierre avec sécheresse et orgueil.

— Avec Saint-Just, ajouta Saint-Just d'une voix terrible.

En suivant Marie-Joseph pour sortir de la tanière :

— Reprenez votre second fils, dis-je au père ; car vous venez de tuer l'aîné.

Et nous sortîmes sans oser nous retourner pour le voir.

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