LES DAMES DE LA COUR
Un jour que je taiHais les branches dun des hêtres du parc et que je liais un petit fagot, Pierrette me dit :
— Oh! Matlîurin, j ai peur. Voilà deux jolies dames qui viennent devers nous par le bout de l'allée. Comment allons-nous faire?
Je regardai, et, en effet, je vis deux jeunes femmes qui marchaient vite sur les feuilles sèches, et ne se donnaient pas le bras. Il y en avait une un peu plus grande que l'autre, vêtue dune petite robe de soie rose. Elle courait presque en marchant, et l'autre, tout en l'accompagnant, marchait presque en arrière. Par instinct, je fus saisi d'effroi comme un pauvre petit paysan que j'étais, et je dis à Pierrette :
— Sauvons-nous !
Mais bah! nous n'eûmes pas le temps, et ce qui redoubla ma peur, ce fut de voir la dame rose faire signe à Pierrette, qui devint toute rouge et n'osa pas bouger, et me prit bien vite par la main pour se raffermir. Moi, j ôtai mon bonnet et je m'adossai contre Tarbre, tout saisi.
Quand la dame rose fut tout à fait arrivée sur nous, elle alla tout droit à Pierrette, et, sans façon, elle lui prit le menton pour la montrer à l'autre dame, en disant :
— Eh! je vous le disais bien : c'est tout mon costume de laitière pour jeudi. — La jolie petite fille que voilà! Mon enfant, tu donneras tous tes habits, comme les voici, aux gens qui viendront te les demander de ma part, n'est-ce pas ? je t'enverrai les miens en cchançre.
— Oh 1 madame, dit Pierrette en reculant. L'autre jeune dame se mit à sourire d'un air
fin, tendre et mélancolique, dont l'expression touchante est ineffaçable pour moi. Elle s'avança, la tête penchée, et, prenant doucement le bras nu de Pierrette, elle lui dit de s'approcher, et qu il fallait que tout le monde fît la volonté de cette darae-là.
— Ne va pas t'aviser de rien changer à ton costume, ma belle petite, reprit la dame rose, en la menaçant d'une petite canne de jonc à pomme d'or qu'elle tenait à la main. Voilà un grand garçon qui sera soldat, et je vous marierai.
Elle parlait vite et gaîuient, et, en donnant une petite tape sur la joue de Pierrette, elle nous laissa là tous les deux tout interdits et tout imbéciles, ne sachant que faire; et nous vîmes les deux dames suivre l'allée du côté de Montreuil et s'enfoncer dans le parc derrière le petit bois.
Alors nous nous regardâmes, et, en nous tenant toujours par la main, nous rentrâmes chez monsieur le curé ; nous ne disions rien, mais nous étions bien contents.
Pierrelte était toute rouge, et moi je baissais la tète. Il nous demanda ce que nous avions; je lui dis d'un grand sérieux :
— Monsieur le curé, je veux être soldat.
Il pensa en tomber à la renverse, lui qui m'avait appris le solfège !
La mère de Pierrette apporta un grand verre d'eau froide à monsieur le curé, parce qu'il était devenu tout rouge, et elle se mit à pleurer.
l'ierrette pleurait aussi et n'osait rien dire; mais elle n'était pas fâchée contre moi, parce