‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 154 sur 192 · LES PLAISIRS DU RHGIME>T 3S · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS DU RHGIME>T 3S

d'un honnête caporal, qui, de temps en temps, soulevait ma baïonnette avec sa crosse quand elle s'abaissait; c'était une petite punition de l'invention de M. de Saint-Germain.

Il y avait vingt minutes que je m'appliquais à atteindre le plus haut degré de pétrification possible dans cette attitude, lorsque je vis au bout de mon fusil la figure douce et paisible de mon bon ami Michel, le tailleur de pierres.

— Tu viens bien à propos, mon ami, lui dis-je, et tu me rendrais un grand service si tu voulais bien, sans qu'on s'en aperçût, mettre un moment ta canne sous ma baïonnette. Mes bras s'en trouveraient mieux, et ta canne ne s'en trouverait pas plus mal.

— Ahl Mathurin, mon ami, me dit-il, te voilà bien puni d'avoir quitté Montreuil; tu n'as plus les conseils et les lectures du bon cure, et tu vas oublier tout à fait cette musique que tu aimais tant, et celle de la parade ne la vaudra certainement pas.

— C'est égal, dis-je, en élevant le bout du canon de mon fusil, et le dégageant de sa canne, par orgueil; c'est égal, on a son idée.

— Tu ne cultiveras plus les espaliers et les belles pêches de Montreuil avec ta Pierrette, qui est bien aussi fraîche qu'elles, et dont la lèvre porte aussi comme elles un petit duvet.

— C'est égal, dis-je encore, j'ai mon idée.

— Tu passeras bien longtemps à genoux, à tirer sur rien, avec une pièce de bois, avant d'être seulement caporal.

— C est égal, dis-je encore, si j'avance lentement, toujours est-il vrai que j'avancerai; tout vient à point à qui sait attendre, comme on dit, et quand je serai sergent, je serai quelque chose, et

j'épouserai Pierrette. Un sergent c'est un seigneur, et à tout seigneur tout honneur.

Michel soupira.

— Ah! Mathurin! Mathurin! me dit-il, tu n'es pas sage, et tu as trop d'orgueil et d'ambition, mon ami; n'aimerais-tu pas mieux être remplacé, si quelqu'un payait pour toi, et venir épouser ta petite Pierrette?

— Michel! Michel! lui dis-je, tu t'es beaucoup gâté dans le monde; je ne sais pas ce que tu y fais, et tu ne m'as plus l'air d'y être maçon, puisque au lieu d'une veste, tu as un habit noir de taffetas; mais tu ne m'aurais pas dit ça dans le temps où tu répétais toujours : — Il faut faire sou sort soi-même. — Moi je ne veux pas l'épouser avec l'argent des autres, et je fais moi-même mon sort, comme tu vois. — D'ailleurs, c'est la Reine qui m'a mis ça dans la tète, et la Reine ne peut pas se tromper en jugeant ce qui est bien à faire. Elle a dit elle-même : Il sera soldat, et je les marierai; elle n'a pas dit : Il reviendra corcs avoir été soldat.

— Mais, me dit Michel, si par hasard la Reine te voulait donner de quoi l'épouser, le prendrais-tu?

— Non, Michel, je ne prendrais pas son argent, si par impossible elle le voulait.

— Et si Pierrette gagnait elle-même sa dot? reprit-il.

— Oui, Michel, je l'épouserais tout de suite, dis-je.

Ce bon garçon avait l'air attendri.

— Eh bien! reprit-il, je dirai cela à la Reine.

— Est-ce que tu es fou, lui dis-je, ou domestique dans sa maison?

— Ni l'un, ni l'autre, Malhurin, quoique je ne taille plus la pierre.

Page 1