LA LOGE DE LA REINE A ORLÉANS
Il était un oiseau gris
Comme un" souris Qui, pour loger ses petits, Fit un p'tit Nid.
Et disait à son amant :
Aimez-moi, aimez-moi, mon p'tit roi.
Et, comme il était assis sur la fenêtre, elle avait peur que son père endormi ne se réveillât et ne vît Colas; et elle changeait le refrain de sa chanson, et elle disait :
Ah! r montez vos jambes, car on les voit.
J'eus un frisson extraordinaire par tout le corps quand je vis à quel point cette Rose ressemblait à Pierrette; c'était sa taille, c'était son même habit, son fourreau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air délibéré et naïf, sa jambe si bien faite^ et ses petits souliers à boucles d argent avec ses bas rouge et bleu.
— Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles pour prendre ainsi tout de suite l'air des autres! Voilà cette fameuse mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel hôtel, qui est venue ici eu poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vêtue comme une duchesse, et elle ressemble autant que cela à Pierrette ! mais on voit bien tout de même que ce n'est pas elle. Ma pauvre Pierrette ne chantait pas si bien, quoique sa voix soit au moius aussi jolie.
Je ne pouvais pas cependant cesser de regarder à travers la glace, et j y restai jusqu'au moment où Ion me poussa brusquement la porte sur le visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge
398 SERVITUDE ET GRAîiDEUR MILITAIRES
fût ouverte. J'entendis sa voix; elle parlait vite et haut :
— Je suis bien contente, le Roi s'amusera bien de notre aventure. Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut dire à mademoiselle Colombe qu'elle ne se repentira pas de m'avoir laissé faire les honneurs de son nom. — Oh! que cela m'amuse!
— Ma chère princesse, disait-elle à madame de Lamballe, nous avons attrapé tout le monde ici... Tout ce qui est là fait une bonne action sans s'en douter. Voilà ceux de la bonne ville d'Orléans enchantés de la grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l'applaudir. Oui, oui, applaudissons.
En même temps elle donna le signal des applaudissements, et toute la salle, ayant les mains déchaînées, ne laissa plus passer un mot de Rose sans l'applaudir à tout rompre. La charmante Reine était ravie.
— C'est ici, dit-elle à M. de Biron, qu'il y a trois mille amoureux; mais ils le sont de Rose et non de moi cette fois.
La pièce finissait et les femmes en étaient à jeter leurs bouquets sur Rose.
— Et le véritable amoureux, où est-il donc ? dit la Reine à M. le duc de Lauzun. Il sortit de la loge et fit signe à mou capitaine, qui rôdait dans le corridor.
Le tremblement me reprit; je sentais qu'il allait m'arriver quelque chose, sans oser le prévoir ou le comprendre, ou seulement y penser.
Mon capitaine salua profondément et parla bas à M. de Lauzun. La Reine me regarda; je m'appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait l'escalier et je vis Michel Sedaine suivi de Grétry et du directeur important et sot; ils conduisaient Pier-