LA LOGE DE LA REINE A ORLÉANS
— Mathurin, toi qui sais lire, lis un peu cela. Et il me conduisit sur la place de Jeanne-dArc,
place qui mest chère, où je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprimé ceci :
Par Ordre :
« Lundi prochain, représentation extraordinaire ■d'iRÈNE, pièce nouvelle de M. de Voltaire, et de Rose et Colas, par M. Sedaine, musique de M. de MoNsiGNY, au bénéfice de Mademoiselle Colombe, célèbre cantatrice de la Comédie-Italienne, laquelle paraîtra dans la seconde pièce. Sa Majesté la Reine a daigné promettre qu'elle honorerait le spectacle de sa présence. »
— Eh bien, dis-je, mon capitaine, qu'est-ce que cela peut me faire, ça?
— Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es beau garçon; je te ferai poudrer et friser pour te donner un peu meilleur air, et tu seras placé en faction à la porte de la loge de la Reine.
Ce qui fut dit fut fait. L'heure du spectacle venue, me voilà dans le corridor, en grande tenue du régiment d'Auvergne, sur un tapis bleu, au milieu des guirlandes de fleurs en festons quon avait disposées partout, et des lis épanouis, sur chaque marche des escaliers du théâtre. Le directeur courait de tous côtés avec un air tout joyeux et agité. C'était un petit homme gros et rouge, vêtu d'un habit de soie bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s'agitait en tous sens, et ne cessait de se mettre à la fenêtre en disant :
— Ceci est de la livrée de madame la duchesse de Montmorency; ceci, le coureur de M. le duc de Lauzun ; M. le prince de Guéménée vient d arriver;
M. (le Lambesc vient après. Vous avez vu? vous savez? Qu'elle est bonne, la Reine! Que la Reine est bonne!
II passait et repassait effaré, cherchant Grétry, et le rencontra nez à nez dans le corridor, précisément en face de moi.
En ce moment même tout retentit d'uu grand bruit de chevaux et de grands cris de joie, et la Reine entra si vite, que j'eus à peine le temps de présenter les armes, ainsi que la sentinelle placée devant moi. De beaux seigneurs parfumés la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus pour celle qui l'accompagnait à Montreuil.
Le spectacle commença tout de suite. Le Kain et cinq autres acteurs de la Comédie-Française étaient venus jouer la tragédie d^Irène, et je m'aperçus que cette tragédie allait toujours son train, parce que la Reine parlait et riait tout le temps qu'elle dura. On n'applaudissait pas, par respect pour elle, comme c'est l'usage encore, je crois, à la cour. Mais, quand vint l'opéra-comique, elle ne dit plus rien, et personne ne souffla dans sa loge.
Tout d'un coup j'entendis une grande voix de femme qui s'élevait de la scène, et qui me remua les entrailles; je tremblai, et je fus forcé de m'appuyer sur mon fusil. Il n'y avait qu'une voix comme celle-là dans le monde, une voix venant du cœur, et résonnant dans la poitrine comme une harpe, une voix de passion.
J'écoutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et à travers le rideau de gaze de la petite lucarne de la loge, j'entrevis les comédiens et la pièce qu'ils jouaient; il y avait une petite personne qui chantait :