V>'E BILLE
— Tenez, mon cher, je vous présente mon vainqueur.
Je haussai les épaules, et le pauvre enfant baissa les veux en rougissant. — Je vis une grosse larme rouler sur sa joue.
— Allons! allons! dit le capitaine en passant la main dans ses cheveux. Ce n'est pas sa faute. Pauvre garçon! il avait rencontré deux hommes qui lui avaient fait boire de l'eau-de-vie, l'avaient payé, et l'avaient envoyé me tirer son coup de pistolet. Il a fait cela comme il aurait jeté une bille au coin de la borne. — N'est-ce pas, Jean?
Et Jean se mit à trembler et prit une expression de douleur si déchirante qu'elle me toucha. Je le regardai de plus près : c'était un fort bel enfant.
— C'était bien une bille aussi, me dit la jeune marchande. Voyez, monsieur.
Et elle me montrait une petite bille d'agate, grosse comme les plus fortes balles de plomb, et avec laquelle on avait chargé le pistolet de calibre qui était là.
— Il n'en faut pas plus que ça pour retrancher une jambe d'un capitaine, me dit Renaud.
— Vous ne devez pas le faire parler beaucoup, me dit timidement la marchande.
Renaud ne l'écoutait pas :
— Oui, mon cher, il ne me reste pas assez de jambe pour y faire tenir une jambe de bois.
Je lui serrais la main sans répondre ; humilié de voir que, pour tuer un homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine était bronzée par vingt campagnes et dix blessures, éprouvée à la glace et au feu, passée à la baïonnette et à la lance, il n'avait fallu que le soubresaut d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme : Gamins.
Renaud répondit à ma pensée. Il pencha sa joue sur le traversin, et, me serrant la main :
— Nous étions en guerre, me dit-il; il n'est pas plus assassin que je ne le fus à Reims, moi. Quand j'ai tué l'enfant russe, j'étais peut-être aussi un assassin? — Dans la grande guerre d'Espagne, les hommes qui poignardaient nos sentinelles ne se croyaient pas des assassins, et, étant en guerre, ils ne l'étaient peut-être pas. Les catholiques et les huguenots s'assassinaient-ils ou non ? — De combien d'assassinats se corcpose une grande bataille? — Voilà un des points où notre raison se perd et ne sait que dire. C'est la guerre qui a tort et non pas nous. Je vous assure que ce petit bonhomme est fort doux et fort gentil; il lit et écrit déjà très bien. C'est un enfant trouvé. — Il était apprenti menuisier. — II n'a pas quitté ma chambre depuis quinze jours, et il m aime beaucoup, ce pauvre garçon. Il annonce des dispositions pour le calcul; on peut en faire quelque chose.
Comme il parlait plus péniblement et s'approchait de mon oreille, je me penchai, et il me donna un petit papier plié qu'il me pria de parcourir. J'entrevis un court testament par lequel il laissait une sorte de métairie misérable qu'il possédait, h la pauvre marchande qui l'avait recueilli, et, après elle, à Jean, qu'elle devait faire élever, sous condition qu'il ne serait jamais militaire; il stipulait la somme de son remplacement, et donnait ce petit bout de terre pour asile à ses quatre vieux grenadiers. Il chargeait de tout cela un notaire de sa province. Quand j eus le papier dans les mains, il parut plus tranquille et prêt à s'assoupir. Puis il tressaillit, et, rouvrant les yeux, il me pria de prendre et de garder sa canne de jonc. — Ensuite