LE CARDINAL ET LÉMINENCE GRISE
Tels étaient les commandements du dieu de la France, moins étonnants encore que la terrible naïveté qui lui fait léguer lui-même ses ordres à la postérité, comme si, elle aussi, devait croire en lui.
Tandis qu'il dictait son instruction, en la lisant sur un petit papier écrit de sa main, une tristesse profonde paraissait s'emparer de lui à chaque mot; et, lorsqu'il fut au bout, il tomba au fond de son fauteuil, les bras croisés et la tète penchée sur son estomac.
Le père Joseph, interrompant son écriture, se leva, et allait lui demander s'il se trouvait mal, lorsqu'il entendit sortir du fond de sa poitrine ces paroles lugubres et mémorables :
— Quel ennui profond ! quels interminables inquiétudes! Si l'ambitieux me voyait, il fuirait dans un désert. Qu est-ce que ma puissance? Un misérable reflet du pouvoir royal; et que de travaux pour fixer sur mon étoile ce rayon qui flotte sans cesse! Depuis vingt ans je le tente inutilement. Je ne comprends rien à cet homme! il n'ose pas me fuir; mais on me l'enlève : il me glisse entre les doigts... Que de choses j aurais pu faire avec ses droits héréditaires, si je les avais eus! Mais employer tant de calculs à se tenir en équilibre ! que restet-il de génie pour les entreprises ? J'ai l'Europe dans ma main, et je suis suspendu à un cheveu qui tremble. Qu'ai-je affaire de porter mes regards sur les cartes du monde, si tous mes intérêts sont ronfcrniés dans mon étroit cabiuet?Ses six pieds dCspace me donnent plus de peine à goiivoriier t]iie toute la terre. Yoilà donc ce qu'est un premier ministre! Enviez-moi mes gardes à présent!
Ses traits étaient décomposés de manière à faire craindre quelque accident, et il lui prit une toux
violente et longue, qui finit par un léger crachement de sang. Il vit que le père Joseph, effrayé, allait saisiz' une clochette d'or posée sur la table, et se levant tout à coup avec la vivacité d'un jeune homme, il l'arrêta et lui dit :
— Ce n'est rien, Joseph, je me laisse quelquefois aller au découragement; mais ces moments sont courts, et j'en sors plus fort qu'avant. Pour ma sauté, je sais parfaitement où j'en suis; mais il ne s'agit pas de cela. Qu'avez-vous fait à Paris ? Je suis content de voir le Roi arrivé dans le Béarn comme je le voulais : nous le veillerons mieux. Que lui avcz-vous montré pour le faire partir?
— Une bataille à Perpignan.
— Allons, ce n'est pas mal. Eh bien, nous pouvons la lui arranger; autant vaut cette application qu'une autre à présent. Mais la jeune Reine, la jeune Reine, que dit-elle ?
— Elle est encore furieuse contre vous. Sa correspondance découverte, l'interrogatoire que vous lui fîtes subir !
— Bah ! un madrigal et un moment de soumission lui feront oublier que je l'ai séparée de sa maison d'Autriche et du pays de son Buckingham. Mais que fait-elle ?
— D'autres intrigues avec Monsieur. Mais, comme toutes ses confidentes sont à nous, en voici les rapports jour pour jour.
— Je ne me donnerai pas la peine de les lire ; tant que le duc de Bouillon sera en Italie, je ne crains rien de là; elle peut rùver de petites conjurations avec Gaslon au coin du feu: il s'en tient toujours aux aimables intentions qu'il a quelquefois, et n'exécute l>ien que ses sorties du royaume ; il en est à la troisième. Je lui procurerai la quatrième