LE CARDINAL ET L EMI.NE.XCE GRISE
un instant au cardinal dans l'embrasure dune croisée, et partait. Richelieu s était levé brusquement dès l'entrée du premier messager, et, attentif à tout faire par lui-même, il les reçut tous, les écouta et referma de sa main sur eux la porte do sortie. Il fit signe au père Joseph quand le derniei fut parti, et, sans parler, tous deux ouvrirent ou plutôt arrachèrent les paquets des dépèches, et se dirent, en deux mots, le sujet des lettres.
— Le duc de Weimar poursuit ses avantages ; le duc Charles est battu; l'esprit de notre général est assez bon; voici de bons propos qu'il a tenus à à dîner. Je suis content.
— Monseigneur, le vicomte de Tureune a repris les places de Lorraine; voici ses conversations particulières...
— Ah! passez, passez cela; elles ne peuvent pas être dangereuses. Ce sera toujours un bon et honnête homme, ne se mêlant point de politique ; pourvu qu'on lui donne une petite armée à disposer comme une partie d'échecs, n'importe contre qui, il est content; nous serons toujours bons amis.
— Voici le long Parlement qui dure encore en Angleterre. Les communes poursuivent leur projet : voici des massacres en Irlande... Le comte de Strafford est condamné à mort.
— A mort I quelle horreur I
— Je lis : « Sa Majesté Charles 1^' n a pas eu le courage de signer 1 arrêt, mais il a désigné quatre commissaires... »
— Roi faible, je t'abandonne. Tu n'auras plus notre argent. Tombe, puisque tues ingrat!... Oh! malheureux ^Ventworth!
Et une larme parut aux yeux de Richelieu; ce même homme qui venait de jouer avec la vie de
tant d'autres, pleura un ministre abandonné de son prince. Le rapport de cette situation à la sienne l avait frappé, et c'était lui-même qu'il pleurait dans cet étranger. Il cessa de lire à haute voix les dépêches qu'il ouvrait, et son confident l'imita. Il parcourut avec une scrupuleuse attention tous les rapports détaillés des actions les plus minutieuses et les plus secrètes de tout personnage un peu important; rapports qu il faisait toujours joindre à ses nouvelles par ses habiles espions. On attachait ces rapports secrets aux dépèches du Roi, qui devaient toutes passer par les mains du Cardinal, et être soigneusement repliées, pour arriver au prince épurées et telles qu'on voulait les lui faire lire. Les notes particulières furent toutes brûlées avec soin par le Père, quand le cardinal en eut pris connaissance; et celui-ci cependant ne paraissait point satisfait : il se promenait fort vite en long et en large dans l'appartement avec des gestes d'inquiétude, lorsque la porte s'ouvrit et un treizième courrier entra. Ce nouveau nussagcr avait l'air d'un enfant de quatorze ans à peine; il tenait sous le bras un paquet cacheté de noir pour le Roi, et ne donna au Cardinal qu'un petit billet sur lequel un regard dérobé de Joseph ne put entrevoir que quatre mots. Le Duc tressaillit, le déchira en mille pièces, et, se courbant à l'oreille de l'enfant, lui parla assez longtemps sans réponse ; tout ce que Joseph entendit fut, lorsque le Cardinal le fit sortir de la salle : Fais-y bien attention, pas avant douze heures d'ici.
Pendant cet aparté du Cardinal, Joseph s'était occupé à soustraire de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de Flandre et d'Allomagne, et que le ministre voulait voir, quelque amers qu ils