‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 95 sur 192 · LE CARDINAL ET L EMINE>CE GRISE · texte numérisé non relu

LE CARDINAL ET L EMINE>CE GRISE

fussent pour lui. Il affectait à cet égard une philophie qu'il était loin d'avoir, et, pour faire illusion à ceux qui l'entouraient, il feignait quelquefois de trouver que ses ennemis n'avaient pas tout à fait tort, et de rire de leurs plaisanteries; cependant ceux qui avaient une connaissance plus approfondie de son caractère démêlaient une rage profonde sous cette apparente modération et savaient qu il n'était satisfait que lorsqu'il avait fait condamner par le Pai'lement le livre ennemi à être brûlé en place de Grève, comme injurieux au Roi en la personne de son ministre l illustrissime Cardinal , comme on le voit dans les arrêts du temps, et que son seul regret était que l'auteur ne fût pas à la place de l'ouvrage : satisfaction quil se donnait quand il le pouvait, comme il le fit pour Urbain Grandier.

C'était son orgueil colossal qu'il vengeait ainsi sans se l'avouer à lui-même, et travaillant longtemps, un an quelquefois, à se persuader que 1 intérêt de l'Etat y était engagé. Ingénieux àrattacherses affaires particulières à celles de la France, il s'était convaincu lui-même qu elle saignait des blessures qu il recevait. Joseph, très attentif à ne pas provoquer sa mauvaise humeur dans ce moment, mit à part et déroba un livre intitulé : Mystères politiques du Cardinal de la Rochelle; un autre, attribué à un moine de ^Munich, dont le titre était : Questions quolibétiques, ajustées au temps présent, et Impiété sanglante du dieu Mars. Lhonnète avocat Aubery, qui nous a transmis une des plus fidèles histoires de Véminentissime Cardinal, est transporté de fureur au seul titre du premier de ces livres, et s'écrie que le grand ministre eut bien sujet de se glorifier que ces ennemis, inspirés contre leur gré du même enthousiasme qui a fait rendre

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des oracles à Vânesse de Balaam, à Caïphe et autres qui semblaient plus indif^ncs du don de la prophélie, l'appelaient à bon titre Cardinal de la Rochelle, puisqu'il a^'ait, trois ans après leurs écrits, réduit cette ville, du même que Scipion a été nommé V Africain pour avoir subjugué cette province. Peu s'en fallut que le père Joseph, qui était nécessairement dans les mêmes idées, n'exprimât dans les mêmes termes son indignation; car il se rappelait avec douleur la part de ridicule qu'il avait prise dans le siège de la Rochelle, qui, tout en n'étant pas une province comme l'Afrique, s'était permis de résister à l'éminentissime Cardinal , quoique le père Joseph eût voulu faire passer les troupes par un égout, se piquant d'être assez habile dans l'art des sièges. Cependant il se contint, et eut encore le temps de cacher le libelle moqueur dans la poche de sa robe brune avant que le ministre eût congédié son jeune courrier et fût revenu de la porte à la table.

— Le départ, Joseph, le départ! dit-il. Ouvre les portes à toute cette cour qui m'assiège, et allons trouver le Roi, qui m'attend à Perpignan; je le tiens cette fois pour toujours.

Après le départ du père Joseph et avant d'aller rejoindre le Roi à Perpignan, le cardinal fait ouvrir sa porte et voit défiler devant lui les plus grands noms de France, le maréchal d'Kstrées, le cardinal de la Valette, le lieutenant général Fabert, le futur maréchal de Schomberg, encore duc d'Halluin, le jeune Mazarin, le duc d'Angoulème, le maréchal de Vitry, etc.... C'est avec tout ce monde et au milieu d'une brillante escorte de mousquetaires et de chevau-légers que Richelieu rejoint l'armée Royale et attendra l'heure de se présenter à Louis XIII.

Devant la tente de celui-ci sont déjà réunis de nombreux courtisans, parmi lesquels on voit le jeune abbé de Gondi,

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toujours batailleur, qui provoque M. de Launay et finit, après avoir essuvé plusieurs refus, par trouver un second dans la personne d'un jeune seigneur nouvellement arrivé au camp, qui nest autre qu'Henri de Cinq-Mars. Quelques instants plus tard, deux huissiers annoncent que la réception va commencer, et la foule des courtisans se précipite dans la tente royale.

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