‹ Morceaux choisis de Jules LemaitreChapitre 10 sur 96 · CONTEURS CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

CONTEURS CONTEMPORAINS

GUY DE MAUPASSANT

Dois-je, ayant à parler de M. Guy de Maupassant, m'excuser auprès du lecteur, qui a sans doute des mœurs, m'entourer de précautions oratoires, affirmer que je n'approuve point les faits et gestes de Mme. Bonderoi ou de M. Tourneveau ni l'indulgence visible du conteur à leur égard, S et n'insinuer qu'il a quelque talent qu'après avoir fait sévèrement les réserves les plus expresses sur la nature des sujets qu'il préfère et des gaietés qu'il nous procure — oh ! bien malgré nous ? Ou bien faut-il prendre des airs, comme Théophile Gautier 1 dans une préface connue, conspuer les 10 pudeurs bourgeoises, 2 les vertus rances et les chastetés sûries, 8 déclarer que les gens convenables sont toujours laids et font d'ailleurs de vilaines choses dans l'ombre, proclamer le droit de l'artiste à l'indécence et dire sérieusement que l'art purifie tout? — Ni l'un ni l'autre. Je n'ai pas à 15 morigéner M. de Maupassant, qui écrit comme il lui plaît. Je regrette seulement, pour lui, que son œuvre lui ait fait des admirateurs un peu mêlés et que beaucoup de sots l'apprécient pour tout autre chose que pour son grand talent. Il est cruel de voir l'antique " philistin," en quête 20 de certaines truffes, ne pas faire de différence entre celles de M. de Maupassant et les autres. Et voilà pourquoi je déplore qu'il ne soit pas toujours décent. Mais, au reste, si ses contes n'étaient remarquables que par le sans-gêne de l'auteur, 4 je n'en parlerais point; et il va sans dire que, 5 25 voulant les relire ici en bonne compagnie pour en tirer des remarques, je passerai vite ou il faudra.

Nous ne nous occuperons que de ses contes, c'est-à-dire de la partie la plus considérable de son œuvre, de celle oii il est tout à fait hors de pair. 1

Le conte est chez nous un genre national. Sous le nom 5 de fabliau 2 puis de nouvelle, il est presque aussi vieux que notre littérature. C'est un goût de la race, qui aime les récits, mais qui est vive et légère et qui, si elle les supporte longs, les préfère parfois courts, et, si elle les aime émouvants, ne les dédaigne pas gaillards. 3 Le conte a donc été

io contemporain des chansons de geste et il a préexisté aux romans en prose.

Naturellement, il n'est point le même à toutes les époques. Très varié au moyen âge, tour à tour grivois, 4 religieux, moral ou merveilleux, il est surtout grivois (parfois tendre) au xvi°

15 et au xvii e siècle. Au siècle suivant, la "philosophie'' et la ft sensibilité " y font leur entrée, et aussi un libertinage plus profond et plus raffiné.

Dans ces dernières années, le conte, assez longtemps négligé, a eu comme une renaissance. Nous sommes de

20 plus en plus pressés ; notre esprit veut des plaisirs rapides ou de l'émotion en brèves secousses : il nous faut du roman condensé s'il se peut, ou abrégé si l'on n'a rien de mieux à nous offrir. Des journaux, l'ayant senti, se sont avisés de donner des contes en guise de premiers-Paris, 6 et le public a

2 5 jugé que, contes pour contes, ceux-là étaient plus divertissants. Il s'est donc levé toute une pléiade de conteurs : Alphonse Daudet d'abord et Paul Arène ; et, dans un genre spécial, les conteurs de la Vie Parisienne : Ludovic Halévy, Gyp, Richard O'Monroy ; et ceux du Figaro et ceux du Gil

3° Bios; Coppée, Théodore de Banville, Armand Silvestre, Catulle Mendès, Guy de Maupassant, chacun ayant sa

manière, et quelques-uns une fort jolie manière. M. de Maupassant me paraît avoir le tempérament et les goûts des conteurs d'antan 1 et j'imagine qu'il aurait conté sous François I comme Bonaventure Despériers, 2 et sous Louis XIV comme Jean de La Fontaine. 8 Voyons donc ce qu'il 5 tient apparemment de son siècle, 4 de la littérature ambiante, et nous dirons après cela comment et par où nous le tenons * quand même pour un classique en son genre.

Je crois que l'on peut dire, sans se tromper trop lourdement, que les contes de M. de Maupassant sont à peu près 10 pour nous ce qu'étaient ceux de La Fontaine pour ses contemporains. Le rapprochement des deux recueils pourra donc suggérer des réflexions instructives sur les différences des temps et des conteurs.

On lit les contes de La Fontaine sur les bancs du collège, 15 avec un Virgile tout prêt pour couvrir, au moindre mouvement du "pion," 6 le volume prohibé. Les malins de l'institution Moronval 7 les lisent même à la chapelle pendant la courte messe du dimanche, et s'en vantent. Du moins ils croient les lire, mais ils n'y cherchent qu'une 20 chose. Après le collège, on dévore la littérature contemporaine, et, si par hasard se rencontraient de nouveau sous votre main les petits récits qui charmaient Henriette d'Angleterre, 8 on les trouverait fades. Mais plus tard, quand on a tout lu et qu'on est sinon blasé, du moins rassis 9 ; quand 25 on sait se détacher des choses qu'on lit, en jouir comme d'un amusement qui n'intéresse et n'émeut que l'intelligence, les contes de La Fontaine, vus dans leur jour, 10 à la façon d'un joli spectacle un peu lointain, peuvent être fort divertissants. Ce joyeux monde, presque tout artificiel, nous 3° plaît par là même. Sept ou huit figures, toujours les mêmes,

comme dans la comédie italienne : le moine ou le curé, le muletier ou le paysan, le bonhomme de mari marchand ou juge à Florence, le jouvenceau, la nonnain, la niaise, la servante et la bourgeoise, chacun ayant son rôle et sa 5 physionomie immuable et ne faisant jamais que ce qui est dans ses attributions ; tous, sauf quelquefois les maris, contents de vivre, de belle et raillarde humeur, 1 et tous, de la trogne enluminée 2 au minois encadré dans la guimpe, occupés d'une seule chose au monde, d'une chose sans plus;

10 pour théâtre, un couvent, un jardin, une chambre d'auberge ou un vague palais d'Italie ; des tours pendables, 8 déguisements, substitutions, quiproquos, des fables légères fondées sur des hasards et des crédulités invraisemblables ; un extrême naturel, une bonhomie délicieuse dans toute cette

15 fantaisie, et çà et là un brin de réalité, des traits pris sur le vif, 4 mais épars, accrochés à la rencontre ; quelquefois aussi un petit coin de paysage senti, 5 un petit filet de vraie tendresse et une petite ombre de mélancolie. . . . Voilà, dans leur ensemble, les contes de la Fontaine. L'artifice et l'uniformité

20 des personnages et des sujets n'empêchent point ces bagatelles d'être charmantes par le tour de main, 6 par la grâce incommunicable; mais on prévoit tout de suite en quoi vont différer les contes d'aujourd'hui de ceux d'il y a deux siècles. . . . Ce qui nous plaît n'est plus tout à fait ce qui plaisait à

25 nos pères ; et tout d'abord le conte, chez M. de Maupassant, est devenu réaliste. Parcourez ses données : vous reconnaîtrez dans presque toutes un petit fait saisi au passage, intéressant à quelque titre, comme témoignage de la bêtise, de l'inconscience, de l'égoïsme, parfois même de la bonté

30 humaine, ou réjouissant par quelque contraste imprévu, par quelque ironie des choses, dans tous les cas quelque chose d'arrivé, ou tout au moins une observation faite sur le vif et qui peu à peu a revêtu dans l'esprit de l'écrivain la forme vivante d'une historiette.

Une conséquence de ce réalisme, c'est que ses contes ne sont pas toujours gais. Il y en a de tristes, il y en a surtout d'extrêmement brutaux. Cela était inévitable. La plupart des sujets sont empruntés à des classes et à des " milieux " où les instincts sont plus forts et plus aveugles. Dès lors il 5 n'est guère possible qu'on rie toujours. Presque tous les personnages s'enlaidissent ou s'assombrissent rien qu'en passant de l'atmosphère artificielle des vieux contes gaulois à la lumière crue du monde réel.

Joignez qu'en dépit de sa gaieté naturelle, M. de Maupas- 10 sant, comme beaucoup d'écrivains de sa génération, affecte une morosité, une misanthropie qui communique à plusieurs de ses récits une saveur âpre à l'excès.

Ainsi, au vieux et éternel fonds de gauloiserie 1 on voit combien se sont ajoutés d'éléments nouveaux: l'observation 15 de la réalité, et plus volontiers de la réalité plate ou violente; au lieu de l'ancienne gaillardise, une sensualité profonde, élargie par le sentiment de la nature, mêlée souvent de tristesse et de poésie. Toutes ces choses ne se rencontrent pas à la fois dans tous les contes de M. de Maupassant : je 20 donne l'impression d'ensemble. Au milieu de ses robustes gaietés il a parfois, naturelle ou acquise, une vision du monde assez pareille à celle de Flaubert ou de M. Zola ; il est atteint, lui aussi, de la plus récente maladie des écrivains, j'entends le pessimisme et la manie singulière de faire 2 5 le monde très laid et très brutal, de le montrer gouverné par des instincts aveugles, d'éliminer presque par là la psychologie, la bonne vieille " étude du cœur humain," et en même temps de s'appliquer à rendre dans un détail et avec un relief oli l'on n'ait pas encore atteint ce monde si peu in té- 3° ressant en lui-même et qui ne l'est plus que comme matière d'art : en sorte que le plaisir de l'écrivain et de ceux qui le goûtent et qui entrent entièrement dans sa pensée n'est plus qu'ironie, orgueil, volupté égoïste: nul souci de ce qu'on

appelait l'idéal, nulle préoccupation de la morale, nulle sympathie pour les hommes, mais peut-être une pitié méprisante pour l'humanité ridicule et misérable; en revanche, une science subtile à jouir du monde en tant qu'il tombe

5 sous les sens et qu'il est propre à les délecter; l'intérêt qu'on refuse aux choses accordé tout entier à l'art de les reproduire sous une forme aussi plastique qu'il se peut ; en somme, une attitude de dieu misanthrope, railleur et lascif. Plaisir étrange, proprement diabolique et ou quelqu'un de

10 Port-Royal l — ou peut-être, dans un autre canton de la pensée, M. Barbey d'Aurevilly 2 — reconnaîtrait un effet du péché originel, un legs du curieux et faible Adam, un présent du premier révolté. Je m'amuse à parler en idéaliste grognon, et il est probable que je force les traits rien qu'en

s 5 les ramassant 8 ; mais certainement cet orgueilleux et voluptueux pessimisme est au fond d'une grande partie de la littérature d'aujourd'hui. Or cette façon de voir et de sentir se rencontre peu dans les derniers siècles ; ce pessimisme de névropathes 4 n'est guère chez nos classiques: comment donc

20 ai-je dit que M. Guy de Maupassant en était un ?

Il l'est par la forme. Il joint à une vue du monde, à des sentiments, à des préférences que les classiques n'eussent point approuvées, toutes les qualités extérieures de l'art classique. C'a été aussi, du reste, une des originalités de

25 Flaubert ; mais elle apparaît plus constante et moins laborieuse chez M. de Maupassant.

" Qualités classiques, forme classique," c'est bientôt dit : qu'est-ce que cela signifie au juste ? Cela emporte une idée d'excellence ; cela implique aussi la clarté, la sobriété, l'art

3° de la composition ; cela veut dire enfin que la raison, avant

l'imagination et la sensibilité, préside à l'exécution de Pœuvre et que l'écrivain domine sa matière.

M. de Maupassant domine merveilleusement la sienne, et c'est par là qu'il est un maître. Du premier coup il nous a conquis par des qualités qu'on a d'autant plus goûtées 5 qu'elles passent pour caractéristiques de notre génie national, qu'on les retrouvait là oîi l'on n'eût pas trop songé à les réclamer, et qu'au surplus elles nous reposaient des affectations fatigantes d'autres écrivains. En trois ou quatre ans il est devenu célèbre et il y a longtemps qu'on n'avait \o vu une réputation littéraire aussi soudainement établie. Ses vers sont de 1880. On sentit tout de suite qu'il y avait autre chose dans Venus rustique que le témoignage d'un tempérament très chaud. Puis vint Boule-de-suif, cette merveille. En même temps M. Zola nous apprenait, dans une 15 chronique, que l'auteur était aussi râblé que son style, et cela nous faisait plaisir. Depuis, M. de Maupassant n'a cessé d'écrire avec aisance de petits chefs-d'œuvre serrés.

Sa prose est d'une qualité excellente, et si nette, si droite, si peu cherchée ! Il a bien, comme tout le monde aujour- 20 d'hui, d'habiles alliances de mots, des trouvailles d'expression ; mais cela est toujours si naturel chez lui, si bien venu et si spontanément qu'on ne s'en avise qu'après coup. 1 Remarquez aussi la plénitude, l'équilibre, le bon aménagement de sa phrase quand par hasard elle s'allonge un peu, 25 et comme elle retombe "carrément" sur ses pieds. Ses vers déjà, quoique la poésie y fût abondante et forte, étaient plutôt des vers de prosateur (un peu comme ceux d'Alfred de Musset). Cela se reconnaissait à divers signes, par exemple au peu d'attention qu'il accorde à la rime, au peu 3° de soin qu'il prend de la mettre en valeur, et encore à cette marque, que la phrase se meut et se développe indépendamment du système de rimes ou de la strophe et continuellement la déborde. Voici les premiers vers du volume :

Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon Illuminé jetait des lueurs d'incendies, Et de grandes clartés couraient sur la gazon. Le parc là-bas semblait répondre aux mélodies 5 De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.

Les quatre premiers vers sont, par l'arrangement des rimes, un quatrain que dépasse la fin d'une phrase, apportant une rime nouvelle: c'est donc une sorte d'enjambement d'une strophe sur l'autre. . . . Tout le long du recueil

xo quelque chose d'assez difficile à préciser trahit chez le poète une vocation de prosateur.

Classique par le naturel de sa prose, par le bon aloi de son vocabulaire 1 et par la simplicité du rythme de ses phrases, M. de Maupassant l'est encore par la qualité de

15 son comique. Je crains de l'avoir tout à l'heure étrangement poussé au noir. Mettons seulement qu'il n'a pas la gaieté légère ; que, les choses ayant souvent deux côtés (sans compter les autres), celles dont il a coutume de nous faire rire ne sont guère moins lamentables que risibles, et qu'enfin

20 ce qui est ou paraît si comique, c'est presque toujours, en dernière analyse, quelque difformité ou quelque souffrance physique ou morale. Mais cette espèce de cruauté du rire, on la trouverait chez les plus grands rieurs et les plus admirés. — Et puis il y en a bien aussi, de ces contes, qui sont

25 purement drôles et sans arrière-goût. Bref, si M. de Maupassant n'est pas médiocrement brutal, il n'est pas non plus médiocrement gai. Et son comique vient des choses mêmes et des situations ; il n'est pas dans le style ni dans l'esprit du conteur: M. de Maupassant ne fait jamais d'esprit, et

30 peut-être «n'en a-t-il pas, au sens ou l'entendent les boulevardiers. 8 Mais quoi ? il a le don, en racontant uniment des histoires, sans traits, sans mots, sans intentions, sans contorsions, d'exciter des gaietés démesurées et des éclats de rire intarissables. Or cela est peut-être bien du grand art

dans de petits sujets ; et, comme rien n'est plus classique que d'obtenir de puissants effets par des moyens très simples, on trouvera que l'épithète de classique ne convient pas mal ici.

M. de Maupassant a l'extrême clarté dans le récit et dans 5 la peinture de ses personnages. Il distingue et met en relief, avec un grand art de simplification et une singulière sûreté, les traits essentiels de leur physionomie. Quelque entêté de psychologie dira : Ce n'est pas étonnant ; ils sont si peu compliqués ! Et encore il ne les peint que par l'extérieur, 10 par leurs démarches et leurs actes ! — Hé ! que voulez-vous ? L'âme de Mme. Luneau ou de maître Omont est fort simple en effet, et les nuances et les conflits et les embrouillamini délicats d'idées et de sentiments ne se rencontrent guère dans les régions où se plaît M. de Maupassant. Mais qu'y 15 faire ? Le monde est ainsi et nous ne pouvons pas être tous des Obermann, des Horace ou des Mme. de Morsauf. 1 Et je dirais ici, si c'était le lieu, que l'analyse psychologique n'est peut-être pas un si grand mystère que l'on croit. ... — Mais miss Harriet, monsieur ? Comment en vient-elle à aimer ce 20 jeune peintre ? Quel mélange cet amour doit faire avec les autres sentiments de cette demoiselle ! L'histoire de son passé, ses souffrances, ses luttes intérieures, voilà qui serait intéressant ! — Je crois, hélas ! que ce serait fort banal, et que justement miss Harriet nous amuse et nous reste dans 25 la mémoire parce qu'elle n'est qu'une silhouette bizarre, ridicule et touchante. Il y a dans tous ces contes tout autant de "psychologie" qu'il en fallait. Il y en a dans la Ficelle; il y en a, d'un autre genre, dans le Réveil; et si vous voulez une alliance originale de sentiments mêlés 30 eux-mêmes à des sensations rares (quelque chose comme du Pierre Loti, mais avec un peu plus de verbes et moins d'adjectifs), vous en trouverez un spécimen dans la jolie fantaisie de C/iâli.

M. de Maupassant a encore un autre mérite qui, sans être propre aux classiques, se rencontre plus fréquemment chez eux et qui devient assez rare chez nous. Il a au plus haut point l'art de la composition, l'art de tout subordonner à 5 quelque chose d'essentiel, à une idée, à une situation, en sorte que d'abord tout la prépare et que tout ensuite contribue à la rendre plus singulière et plus frappante et à en épuiser les effets. Dès lors, point de ces digressions où s'abandonnent tant d'autres "sensitifs " qui ne se gouvernent

xo point, qui s'écoulent comme par des fentes et s'y plaisent. De descriptions ou de paysages, juste ce qu'il en faut pour "établir le milieu," comme on dit; et des descriptions fort bien composées elles-mêmes, non point faites de détails interminablement juxtaposés et d'égale valeur, mais brèves et

15 ne prenant aux choses que les traits qui ressortent et qui résument. On peut sans doute rattacher M. de Maupassant à quelques contemporains. Visiblement il procède de Flaubert : il a souvent, avec plus de gaieté, le genre d'ironie du vieux pessimiste et, avec plus d'aisance et quelque chose de

20 moins plastique, sa forme arrêtée et précise. Il a de M. Zola, avec une morosité moins sombre et une allure moins épique, le goût de certaines brutalités. Et enfin je ne sais quoi chez lui fait rêver par endroits d'un Paul de Kock x qui saurait écrire. Un professeur de ma connaissance (celui qui

«5 définit Plutarque "le La Bruyère 2 apôtre d'un confessionnal païen ") n'hésiterait pas à appeler M. de Maupassant un Zola sobre et gai, un Flaubert facile et détendu, un Paul de Kock artiste et misanthrope. Mais qu'est-ce que cela veut dire, sinon qu'il est bien lui-même, avec un

30 fonds de sentiments et d'idées par oh il est de son temps, et avec des qualités de forme par oh il fait songer aux vieux maîtres et échappe aux affectations à la mode, mièvrerie, jargon, obscurité, surabondance et dédain de la composition.

Ai-je besoin de dire maintenant que, bien qu'un sonnet sans défauts vaille un long poème, un conte est sans doute un chef-d'œuvre à moins de frais qu'un roman ; que, d'ailleurs, même dans les contes de M. de Maupassant on trouverait, en cherchant bien, quelques fautes et notamment 5 des effets forcés, des outrances de style çà et là? Faut-il ajouter qu'on ne saurait tout avoir et que je ne me le représente pas du tout écrivant la Princesse de Cleves * ou seulement Adolphe *? — Assurément aussi il y a des choses qu'il est permis d'aimer autant que les Contes de la Bécasse. On 10 peut même préférer à l'auteur de Marroca tel artiste à la fois moins classique et moins brutal, et l'aimer, je suppose, pour le raffinement même et la distinction de ses défauts. Mais il reste à M. de Maupassant d'être un écrivain à peu près irréprochable dans un genre qui ne l'est pas, si bien qu'il 15 peut désarmer les austères et plaire doublement aux autres.

GUY DE MAUPASSANT

Je vous jure que ce n'est pas pour le vain plaisir de vous conter mes petites affaires. Mais ce que j'ai à vous confier, on en peut tirer une morale : vous y verrez à quelles préventions involontaires on est exposé, même quand on travaille 5 continuellement (comme je vous affirme que je fais) à se maintenir Pesprit aussi libre que possible.

Laissez-moi donc vous dire l'histoire de mes impressions sur Maupassant, et quand et comment je le lus pour la première fois.

10 J'allais voir de temps en temps Gustave Flaubert à Croisset (c'était en 1880). Il paraît que j'y rencontrai Maupassant un jour, au moment oîi il repartait pour Paris. Maupassant l'affirme. Moi, je ne sais plus, ayant la mémoire la plus capricieuse du monde. Mais je me souviens nettement que

15 Flaubert me parla avec enthousiasme de son jeune ami et qu'il me lut, de sa voix tonitruante, 1 une pièce qui figura, quelques mois après, dans le premier volume de Maupassant : Des vers. C'était l'histoire de deux amants qui se séparent, après une dernière promenade à la campagne ; lui brutal,

20 elle désespérée et muette. Je trouvai que ce n'était pas mal : la méfiance que m'inspirait l'admiration débordante du vieux Flaubert m'empêcha de voir que c'était même très bien.

Maupassant était alors employé au ministère de l'instruction publique. C'est là qu'un jour je lui fis visite de la part

25 de son grand ami. Il fut très simple et très doux (je ne l'ai jamais vu autrement). Mais il se portait très bien, un peu haut en couleur, 2 l'air d'un robuste bourgeois campagnard. J'étais bête; j'avais des idées sur le physique des artistes. Puis, à cette époque déjà, Maupassant n'éprouvait aucun

plaisir à parler littérature. Je me dis : " Voilà un très brave garçon," et je m'en tins là dans mon jugement.

Un an après, j'étais à Alger. Maupassant vint me voir, accompagné de Harry Alis (l'auteur de Petite ville et de ces fines et originales études: Quelques fous), Maupassant con- 5 tinuait à avoir très bonne mine. Les Soirées de Médan venaient de paraître, mais je ne les avais pas lues, la douceur du ciel et la délicieuse paresse du climat ayant glissé en moi une certaine incuriosité des choses imprimées. Quelqu'un m'avait dit que Boule de suif était drôle : cela m'avait suffi. 10

Et pendant deux ans, j'ignorai la prose de Maupassant. En septembre 1884, je n'avais pas lu une ligne de lui. J'entendais dire qu'il avait du talent, mais je. n'éprouvais pas le besoin d'y aller voir.

Un jour enfin, tout à fait par hasard, Mademoiselle Fifîme 15 tomba sous la main. Je l'ouvris du bout des doigts. A la troisième page, je me dis : " Mais c'est très bien, cela I " A la dixième : " Mais c'est très fort ! " et ainsi de suite. J'étais conquis à Maupassant ; je lus ce qui avait paru de lui à cette époque, et je l'admirai d'autant plus que je lui 20 devais une réparation et qu'un peu de remords se mêlait à cette sympathie soudaine — et forcée.

Peu de temps après, je priais Eugène Yung 1 de me laisser écrire un article sur les Contes de Maupassant. Yung y consentit tout de suite. Mais, comme il y a dans plusieurs de 25 ces contes une extrême vivacité de peintures et que la Revue bleue est une honnête revue, une revue de famille, Yung me recommanda la plus grande réserve. Je n'obéis que trop strictement à cette recommandation. Il me semble aujourd'hui que je fus un peu ridicule, que j'excusai beaucoup trop 30 Maupassant, du moins dans mon "exorde." Il est vrai que je me rattrapais un peu dans le courant de l'article.

Bonne ou mauvaise, je crois que l'influence de Flaubert sur ses premières années a été considérable, — à cet égard

et à quelques autres. De bonne heure le généreux ermite de Croisset, pensant bien faire, a dû prendre à tâche de le déniaiser, de lui montrer les choses comme elles sont, de lui enseigner sa philosophie brutale et sa misanthropie trucu- 5 lente. Seulement cette vue farouche du monde s'accompagnait chez Flaubert de lyrisme romantique, chez lui, de la littérature. Le disciple, plus équilibré que le maître, laissa le romantisme cet enseignement que la sagesse purement poi

io trouvait contenue. Je ne pense pas que jamaiî

ait jeté sur le monde un regard plus clairvo]

quille et plus froid que Maupassant à vingt-ci]

Tous ses récits expriment la philosophie la

plus directe et là plus négative. A vrai dire, c'<

15 pur. La vie est mauvaise, elle n'a d'ailleurl Nous ne savons rien et ne pouvons rien savoi^' malgré nous où nous mènent nos désirs et le^' -^ dehors ; puis la mort finit tout. Rien de plus. X 'v"'îq| pation de la mort est très sensible dans FœjK'* 4 '™

20 passant.) Cette philosophie rudimentaire, norl^- Fespère du moins), mais irréfutable, qui a trè» , • celle du premier anthropoïde un peu intelligen les hommes les plus raffinés des derniers âges être par revenir après un long circuit inutile

25 sophie que Maupassant a pris la peine de for de ses derniers volumes (Sur Peau), est la secrète et profonde, d'où venaient à la plupart récits leur acre saveur. Cela, sans pédanterie, tentieux effort — et seulement parce qu'une tris

30 choses vues comme elles sont.

Ses premiers romans se ressentent très fort ception. Une vie est Fhistoire — un peu la contée, sous l'influence encore proche de Flau pauvre créature sacrifiée, qui souffre par son

Km

son fils, et qui meurt. Bel-Ami est l'histoire — plus rapide et plus aisée, contée plutôt à la façon des limpides romans du xviii c siècle — d'un joli homme de proie. L'indifférence de l'auteur paraît d'ailleurs égale pour l'une et pour l'autre ; car la vie de celui-ci n'est, comme la vie de celle-là, qu'une 5 série d'événements produits par des forces fatales, et fatalement enchaînés entre eux.

Mont-Oriol me semble, dans l'œuvre de Maupassant, un roman de transition. Il y a, dans Mont-Oriol, quelque chose d' Une vie et quelque chose de Bel- Ami. C'est l'histoire *o d'une femme et d'une jeune fille qui souffrent et d'un homme qui les fait souffrir; et elles sont bonnes, et il n'est pas méchant, et tous sont irresponsables, et tout cela est bien triste. Mais il est à remarquer que Mont-Oriol est déjà un drame, non plus une biographie complète comme les deux 15 premiers romans de l'auteur, et que déjà, vers la fin, il y montre plus d'émotion qu'il ne lui était arrivé jusque-là d'en trahir. . Et tout de suite après il nous donne Pierre et Jean, un drame serré, une lutte courte et déchirante entre la mère coupable et accusée et le fils inquisiteur et juge. Et je n'ai 20 guère lu de pages plus émouvantes que celles ou la mère se confesse à l'autre fils, le fils de l'amant.

Je ne saurais dire si c'est parce qu'il avait quitté le roman biographique pour le roman-drame que l'auteur de Bel-Ami a, dans ces derniers temps, paru s'attendrir, ou si c'est au 25 contraire parce que l'expérience et les années l'avaient attendri, qu'il s'est intéressé davantage aux drames de la passion et qu'il a jugé qu'une seule crise dans une existence humaine pouvait faire le sujet de tout un livre : mais le fait est que son cœur, on le dirait, s'est amolli et que la source 3° des larmes a commencé d'y jaillir. Et, en même temps qu'il apportait à la description des souffrances humaines un esprit plus fraternel, plus attentif, plus incliné, 1 Maupassant devenait chaste.

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