S MORCEAUX CHOISIS
Ces changements imperceptibles (mais que je ne crois pourtant pas inventer) se sont faits chez lui, fort heureusement, sans altérer en rien le calme et la sûreté de son regard. C'est toujours la même lucidité infaillible, la même pro- 5 digieuse faculté de saisir dans la réalité les traits significatifs, de ne saisir que ceux-là et de les rendre sans effort. Cet esprit est un miroir irréprochable qui reflète les choses sans les déformer, mais en les simplifiant, en les clarifiant aussi, et peut-être en faisant ressortir, de préférence, les liens de
19 nécessité qui existent entre elles. Nulle affectation, ni romanesque, ni réaliste. Pas de casse-tête psychologique, 1 peu de commentaires des actions, et des commentaires limpides comme eau- de roche. Et qui sait si cette sobriété d'interprétation n'est pas conforme à la vérité des choses ?
15 Une surface assez simple et des dessous incompréhensibles, n'est-ce pas tout l'homme ? Les psychologues de profession s'évertuent à percer ces dessous, mais ne leur arrive-t-il pas d'inventer, d'imaginer des nuances de sentiment et de secrets mobiles d'action pour le plaisir de les définir ? . . .
20 Le résultat, c'est que les récits de M. de Maupassant intéressent et émeuvent comme la réalité, et de la mêmi façon. Et c'est pourquoi on peut l'admirer beaucoup sans trouver grand'chose de plus à en dire que ce que j'en ai dit. Il offre très peu de prise au bavardage de la critique. 8 (La critique,
25 ah ! Dieu, que j'en suis las !) Vous, mon cher Bourget, vous avez un tas d'intentions et d'affectations ; nul romancier ne transforme plus complètement que vous la matière première de ces récits ; vous ajoutez votre esprit tout entier à chacune des parcelles du monde que vous exprimez dans vos livres ;
30 vous vous donnez un mal de tous les diables, 8 vous fatiguez, vous exaspérez ; avec tout cela vous contraignez à penser et l'on peut disserter sur vous indéfiniment. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'on dise de ce conteur robuste et sans défauts, qui conte aussi aisément que je respire, qui fait des
chefs-d'œuvre comme les pommiers de son pays donnent deâ pommes, dont la philosophie même est ronde et nette comme une pomme ? Que voulez-vous qu'on dise de lui, sinon qu'il est parfait — et fort comme un Turc ?
Je ne dirai donc qu'un mot de ce merveilleux livre : Fort 5 comme la mort. Car à quoi bon commenter — fût-ce ingénieusement — un texte superbe et qui se suffit ?
Le thème du roman, c'est, au fond, l'immense douleur de vieillir. Déjà, dans Bel-Ami, M. de Maupassant nous avait dit le supplice de la femme qui n'est plus jeune et qui perd 10 son dernier amant. Mais, ici, le supplice paraît plus cruel encore, étant plus profondément et plus minutieusement décrit, et les âmes suppliciées étant plus nobles et plus tendres.
Le peintre Olivier Bertin frise la cinquantaine; son amie, 15 la comtesse Anne de Guilleroy, a quelque quarante ans. Leur liaison, très douce et très solide, pourrait durer encore. Mais la comtesse rappelle sa fille auprès d'elle ; Annette a dix-huit ans : c'est le portrait vivant de la comtesse ; c'est elle-même, comme elle était jadis, quand Olivier la rencontra. 20 Comment Olivier se met à aimer la jeune fille sans le savoir, et comment la comtesse s'en aperçoit et prend le parti désespéré d'en avertir son ami ; comment Bertin souffre d'aimer cette enfant — lui, un vieil homme — et comment la comtesse souffre de n'être plus aimée de ce vieil homme 25 parce qu'elle n'est plus une jeune femme ; la lutte d'Olivier contre cette passion insensée et de la comtesse contre les premières flétrissures de l'âge ; et comment la jeune fille traverse tout ce drame (qu'elle a déchaîné) sans en soupçonner le premier mot ; et comment enfin les deux vieux 33 amants assistent, impuissants, au supplice l'un de l'autre, jusqu'à ce qu'Olivier se réfugie dans une mort à demi volontaire : voilà tout le roman. Je n'en sais pas de plus douloureux.
Ce qui est remarquable, c'est que ce drame, de donnée romanesque (par le caractère absolument exceptionnel de la situation et de quelques-uns des sentiments), M. de Maupassant le développe par les procédés du roman réaliste. 5 Cette étrange histoire, nous en touchons du doigt la vérité, jour par jour, heure par heure. M. de Maupassant, plusieurs fois de suite, a accompli avec sérénité ce tour de force de marquer, dans chacun des innombrables incidents de la journée la plus unie, les progrès lents de la passion et de la
io douleur dévoratrices au cœur d'Olivier et d'Anne.
Il y a là, continuellement, un choix de circonstances extérieures, toutes des plus naturelles et toutes singulièrement expressives, par lesquelles on se sent si bien enveloppé que l'on a, aussi intense que possible, l'impression de la vie
15 réelle, — et cela, je le répète, sur une donnée exceptionnelle jusqu'à l'invraisemblance. La sûreté d'observation du conteur est telle que, cette invraisemblance, il la fait comme rentrer de force dans le courant vulgaire des choses. ... Eh ! oui, on mange, on boit, on bâille, on travaille, on fait ce que
20 font les autres, on est comme tout le monde, on n'a rien d'extraordinaire : et on meurt de désespoir et d'amour ; on meurt d'une passion fatale comme les passions de tragédie. C'est ainsi, cela arrive, pas souvent, mais cela arrive, en vérité, et peut-être tout près de nous.
z$ C'est à cause de ces patientes préparations des trois cents premières pages que les cinquante dernières sont si étrangement émouvantes. Nous avons vu, minute par minute, ce que souffrent Anne et Olivier ; quand ces deux souffrances se rencontrent et s'avouent, cela est déchirant, — et d'autant
30 plus que chacun d'eux sait le martyre de son compagnon et qu'ils se font mutuellement pitié. La suprême entrevue des deux torturés arrive à un tel degré d'émotion qu'il n'y a rien par delà, ou pas grand'chose : tant le sentiment des obscures fatalités humaines y est douloureux et accablant !
Pas de conclusion. C'est la vie. Chercherons-nous des objections ? Dirons-nous qu'Olivier est un grand fou, qu'il est des passions qu'on s'interdit à son âge, que la comtesse (plus excusable, d'ailleurs) n'a qu'à s'abriter en Dieu, que tout a une fin, qu'il faut savoir vieillir, accepter l'inévitable, 5 et que ceux-là pâtissent justement qui vont contre les volontés de la nature ? Mais la déraison même est dans la nature, et dans la nature aussi les pires folies de l'amour, de l'odieux amour! Maupassant ne juge ni ne condamne. Il regarde et il raconte. id
Il regarde si bien que je ne puis douter de la vérité de son livre (lequel porte en lui-même le témoignage de cette vérité); et il raconte si bien que, l'ayant lu voilà trois semaines, j'ai encore le cœur serré en y songeant.